Mois : mai 2001

Les hôpitaux pourront licencier les malades

Le bâton et la carotte. Il s’agit de la nouvelle approche du gouvernement qui a décidé de pénaliser les hôpitaux non performants, d’offrir des primes à ceux qui respectent un « indice du coût moyen de “ production ” de services » et des bonis aux cadres supérieurs qui acceptent de faire le sale boulot, c’est-à-dire couper les services à la population sans que cette action ne semble venir directement de Québec.

Un comité présidé par l’économiste Denis Bédard a besogné durant un an pour trouver la formule merveilleuse permettant de quantifier le temps et les ressources nécessaires pour telle ou telle maladie. Et ne venez pas vous plaindre si votre cas diffère du patient moyen !

Cette situation est inacceptable, selon Paul Saba, de la Coalition des médecins pour la justice sociale. Les hommes et les femmes ne sont pas des voitures. Il n’y a pas de temps défini pour changer l’huile. Si vous traitez un patient trop malade, trop âgé ou trop démuni, ce n’est pas rentable. Les hôpitaux vont repérer les patients « loser » – ceux qui occuperaient trop longtemps un lit ou coûteraient trop cher à soigner – et ils vont tout faire pour s’en occuper le plus rapidement possible, conformément au « délai moyen » exigé par la politique de performance.

M. Saba est très cynique lorsque vient le temps de répondre à la question de ce qui arriverait à un malade qu’il est impossible de soigner plus rapidement 0 « Un patient qui, malheureusement pour l’hôpital, survit à une opération et occupe trop longtemps le même lit, risquerait de se retrouver à l’urgence, si on le retournait trop vite à la maison. Ce serait très mauvais pour l’évaluation de la performance de l’hôpital. Il sera plutôt référé prématurément vers un centre d’hébergement de longue durée. » Selon lui, le gouvernement est directement responsable de la situation à cause des budgets impossibles à atteindre qu’il impose aux hôpitaux.

Les pompiers pyromanes de la santé

Pendant que les coupures se poursuivent grâce à la sublime inflation, la ministre Marois affirme en grande pompe un « réinvestissement de deux milliards ». Le problème, c’est qu’après avoir déduit une réserve pour l’an prochain et après avoir épongé les déficits cumulés des hôpitaux et tous les autres frais, il ne reste plus que 123 millions de dollars, soit près de 5 cents par citoyen par jour ! C’est ce que la Coalition Solidarité Santé et la Coalition des médecins pour la justice sociale appellent « la politique de la canette vide ».

Pour Paul Saba, la situation est intolérable. « J’ai l’impression que le ministère de la Santé n’existe que pour régler des problèmes qu’il a lui-même créés. Ces gens-là sont un peu comme des pompiers qui mettent le feu pour ensuite l’éteindre; ce sont les pyromanes de la santé. » Mais quel serait donc l’intérêt de sans cesse créer des problèmes pour ensuite les résoudre triomphalement ? « Ils se préparent peut-être pour un emploi futur dans une compagnie d’assurance », soutient avec vigueur le médecin militant. « Si vous détruisez le système public, vous allez vendre beaucoup d’assurance; s’il y a beaucoup d’incendies, les gens voudront se défendre contre le feu. Ils ont brûlé le système de santé. »

L’arme du crime

Pour chaque méfait, il faut une arme. En choisissant lui-même très prochainement les administrateurs des régies régionales (ceux-ci sont présentement élus) et en distribuant des bonis de 36 millions aux cadres supérieurs, Rémy Trudel s’assure que ses directives ne seront pas contestées par quelque énergumène parlant de choses aussi absurdes que de droit à la santé et de respect des patients.

« Les 36 millions aux directeurs d’hôpitaux s’inscrivent dans une logique de marché », affirme Marie Pelchat, de la Coalition Solidarité Santé. « Chez Merck Frosst comme à la Banque Nationale, les directions ont des primes au rendement. C’est aussi dans la suite du rapport Clair qui prônait de donner plus de latitude aux gestionnaires du réseau. Mais c’est également une lame à deux tranchants. Ils porteront plus que leur part de responsabilité si leur hôpital n’est pas performant et personne n’aura envie de regarder autour pour tenter de comprendre pourquoi. La religion du néolibéralisme leur permettra, comme dans toutes les religions, d’expliquer simplement les choses sans se poser de question. »

Au même moment, dans la Vallée de la Rouge, à L’Annonciation, on craint toujours que l’hôpital soit le prochain à passer au chalumeau économique. La solidarité et le militantisme des résidants a permis d’éviter temporairement le pire, mais contre un pompier pyromane, qui va les défendre ?

À L’Annonciation :Lock-out à l’urgence

Ces budgets contraignants forcent la direction de plusieurs établissements, souvent en région, à prendre des décisions irresponsables. Ce fut le cas dernièrement à L’Annonciation, dans les Hautes-Laurentides, où, n’eut été de la mobilisation générale, on aurait fermé l’urgence la nuit. « L’administration fonctionne en broche-à-foin, soutient André Vadeboncoeur, président du syndicat des infirmiers de l’hôpital. Le ministre avait donné jusqu’au 15 avril pour couper, sous peine de sévères pénalités, alors on se dépêche. »

Il y a eu quatre manifestations publiques d’importance (dont une a regroupé plus de 2000 personnes, dans cette région ne comptant que 12 000 résidants permanents) avant que le ministre Rémy Trudel n’intervienne pour « sauver » l’urgence. Mais cela n’empêche pas qu’il faudra trouver 1,1 million $ pour combler le manque à gagner de l’année financière en cours.

Cette situation force la direction de l’hôpital à prendre des décisions impulsives. Par exemple, si un simple citoyen ne s’était pas levé pour signaler, lors d’un conseil d’administration, l’irrationalité du projet de fermeture des soins auditifs, on aurait sauvé 4000 $ en fermant le service, alors qu’il y a 35 000 $ d’équipement fonctionnel. « On a dit, alors, comme ça, sur un coin de table, qu’on allait finalement garder le service ouvert », explique M. Vadeboncoeur.

Cet amateurisme de la direction s’explique partiellement par la pression qui provient du ministère et de la régie régionale. L’augmentation des dépenses autres que salariales est fixée à 1,6 %, ce qui constitue un taux nettement insuffisant, selon l’Association des Hôpitaux du Québec (AHQ). Considérant que le taux d’inflation dans la santé pour la dernière année a été de près de 6 % (10 % pour les médicaments d’ordonnance), comment ne pas donner raison à l’AHQ ? Le gouvernement, en imposant des budgets aux hôpitaux sous le seuil de l’inflation, continue discrètement de couper dans les soins de santé.

L’information « à deux vitesses » sur la santé ; l’effet « placebo des médias »

Lors d’un huis clos, quelques heures avant la sortie officielle du Rapport de la Commission Clair, divers organismes, groupes et individus étaient invités par cette dernière à prendre connaissance de son contenu. En choisissant elle-même ceux qui auront la chance de lire le rapport avant les autres et donc de présenter leur appréciation à des journalistes n’ayant pas eu le temps de se taper ses 454 pages, la Commission s’assurait que les premiers commentaires, si importants pour faire l’opinion publique, seraient positifs.

Et, en n’invitant pas la Coalition Solidarité-Santé, pourtant un des groupes les plus importants au Québec sur cette question, la Commission agissait de façon à ce que rien n’entrave sa petite fête.

« La population va être perdante; on ne va pas vers les objectifs qu’on prétend défendre », affirme Marie Pelchat, porte-parole de la Coalition Solidarité-Santé. « La Commission, souligne-t-elle, propose de remettre en question l’accessibilité, la gratuité et l’universalité du système de santé. »

À ce sujet, une des principales recommandations fait titiller : celle de revoir annuellement le panier des services assurés. Toutes les révisions depuis 1982 se sont soldées par le retrait des assurances de services : physiothérapie, soins dentaires des enfants de 10 à 16 ans, soins d’optométrie, etc.

Les résultats sont connus. Absence de soins pour les plus pauvres et recours à des assurances privées pour ceux qui en ont les moyens.

Le prix des médicaments continue d’augmenter de près de 15 % annuellement, mais la Commission Clair n’a pas jugé pertinent de revoir les règles du jeu qui drainent des millions de dollars des contribuables vers les compagnies pharmaceutiques. On préfère mettre le blâme sur le vieillissement de la population, un fait connu, mais prévisible depuis longtemps.

La porte à la facturation est grande ouverte

Ce n’est certainement pas le commissaire Gérald A. Limoges qui aurait eu le courage de dénoncer le pillage des ressources publiques par ces compagnies transnationales pour qui « médicaments » rime avec « argent » plutôt qu’avec « patient ». M. Limoges siège sur le conseil d’administration de Supratek Pharma inc., une compagnie pharmaceutique oeuvrant en anglais au Québec.

Pour réduire les coûts, la Commission met plutôt de l’avant le principe de « subsidiarité », un euphémisme pour désigner la sous-traitance. Nous savons qu’en dehors des établissements publics, rappelle la Coalition, « la porte est grande ouverte à la facturation d’une panoplie de frais connexes (comme dans les cabinets privés) ou à la tarification des services (comme dans le cas des services d’aide domestique) ». Là encore, c’est une fenêtre ouverte aux compagnies d’assurances pour proposer des plans complémentaires.

Les médecins sont des gérants de cabinet

La proposition de créer des Groupes de médecine familiale, dont les médias ont dit tant de bien, est largement inspirée d’une étude de la firme de consultants SECOR commanditée par la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ). L’étude aborde la pratique médicale d’un point de vue marchand. « Les médecins, y lit-on, préfèrent que leur cabinet soit considéré comme une entreprise plutôt que comme un organisme public. Mais, pour obtenir cette reconnaissance, ils doivent se comporter comme s’ils géraient une compagnie. »

La volonté de privatisation se confirme avec le désir exprimé par la FMOQ de s’assurer que les cabinets privés demeurent la principale porte d’entrée du système de santé, au détriment des CLSC. « La nouvelle orientation suggérée dans le Rapport SECOR constitue un changement majeur. Aussi important que le coup de barre donné en 1983 », peut-on lire dans le Médecin du Québec de mars 2000. « À cette époque, précise-t-on, devant les CLSC naissants qui risquaient de devenir la principale porte d’entrée des soins médicaux généraux, la Fédération a poussé les cabinets privés à se regrouper en cliniques et en polycliniques. Une opération réussie. »

La Commission retient l’idée de cliniques privées, dites affiliées, fonctionnant en complémentarité avec le secteur public. Ces cliniques, nous dit la Coalition SolidaritéSanté en citant l’exemple albertain, ne sont que des hôpitaux privés où « on offre systématiquement à la clientèle un service amélioré, contre un léger supplément bien sûr ».

Là aussi, les compagnies d’assurances s’empressent d’offrir des couvertures supplémentaires moyennant « un léger supplément ».

En fait, toute la formule des Groupes de médecine familiale n’est pas sans rappeler les HMO américains de triste réputation qui sélectionnent leur clientèle, écartant les gens trop à risques.

Une catastrophe ne vient jamais seule

La Commission propose également de rééditer la catastrophe de l’assurance-médicaments avec son projet d’assurance-vieillesse. Rappelons que la prime maximale de l’assurance-médicaments, originellement à 175 $, a doublé à 350 $ en juillet 2000 et s’élève maintenant à 375 $ par personne.

Le danger de la création d’une caisse d’assurance-vieillesse vient du fait qu’elle doit s’autofinancer à même une contribution fiscale et obligatoire sur les revenus individuels de tous (travailleurs au salaire minimum, sans-emploi, personnes assistées sociales, aînés, etc.). C’est là une taxe régressive plutôt que progressive. Cela au moment où, signale la Coalition Solidarité-Santé, « le gouvernement a réduit la contribution des employeurs au Fonds des services de santé ».

Étouffer l ’opposition démocratique

La Commission Clair propose de revoir la composition des régies régionales de la santé, dont les membres sont élus et souvent issus du milieu communautaire. Cela explique que les régies, fortes de leur autonomie, se sont opposées depuis deux ans aux coupures du gouvernement.

On voudrait que les conseils d’administration soient réduits de 21 à 14 membres et que ceux-ci soient choisis par le gouvernement.

Un député serait également invité à faire partie de chacun des conseils d’administration. « La Commission désire que les régies ne soient plus des instances susceptibles de contester le gouvernement », affirme Marie Pelchat.

Un léger «supplément » de manipulation

En somme, la Commission Clair a doublement raté son coup. Elle n’a pas été en mesure de pointer du doigt les causes réelles de l’explosion des coûts de la santé, soit principalement les médicaments. De plus, elle propose d’appliquer la même logique marchande à d’autres secteurs du système pour le plus grand bénéfice des compagnies d’assurances. Faut-il se surprendre qu’elle en soit rendue à manipuler les médias pour repousser dans le temps toute critique constructive du rapport ?