Mois : juin 2001

Le gouvernement supprime la recommandation, le rapport et les élus qui l’ont rédigé

La Coalition Solidarité Santé a récemment révélé l’existence d’un rapport, remis au gouvernement en décembre dernier, recommandant une augmentation de l’investissement dans les soins à domicile de 60 % en trois ans. Non seulement le gouvernement n’a pas suivi ses recommandations, mais il a également décidé de se débarrasser d’une partie des auteurs du rapport en supprimant le processus d’élection aux régies régionales.

Selon Marie Pelchat, porte-parole de la Coalition, le rapport du Comité pour la révision du cadre de référence sur les services à domicile a été préparé pour influencer la préparation du dernier budget provincial. Mais, comme le rapport n’était pas conforme aux orientations idéologiques du gouvernement, on n’en a pas tenu compte et on n’a alloué qu’un maigre 15 millions au budget, « des peanuts », soutient Marie Pelchat.

Très critique, le rapport souligne le désinvestissement majeur opéré ces dernières années dans les services de premières lignes («le nombre de lits hospitaliers de soins de courte durée a été réduit de 28,7 % entre 1993 et 1998 », soutient-il) et le fait que le Québec est la province qui finance le moins, par personne, les soins à domicile. «Le gouvernement ne voulait pas sortir le rapport pour deux raisons0 l’état de la situation était accablant et le rapport chiffrait les besoins », affirme Marie Pelchat.

En mettant en vigueur la recommandation de la Commission Clair à l’effet que les membres des régies régionales ne soient plus élus, mais nommés par le gouvernement, le ministre Trudel espère se prémunir contre de tels affronts. En effet, une large partie du rapport fut l’œuvre de personnes élues au sein de diverses régies régionales. « Ce ne sont pas des experts », clame Rémy Trudel. Un projet de loi a donc été déposé le 15mai dernier dans le but d’abolir le processus d’élection aux régies. Deviendront-ils experts lorsqu’ils seront nommés par le gouvernement ?

On fait du soutien à domicile comme des frites chez McDo

Nul besoin d’être un génie des chiffres pour comprendre que rien ne va plus. Alors que, d’un côté, on clame que « la personne est au centre de la démarche », que « l’intervention se déroule dans le respect des valeurs culturelles et de la situation familiale et sociale de la personne » ou que l’intervention «se construit sur des relations humaines de confiance », on fait du soutien à domicile comme des frites chez McDo.

Un nouveau système informatique est utilisé pour s’assurer que les auxiliaires qui donnent des soins à domicile ne développent pas d’excès d’humanité et ne se mettent pas à considérer les malades comme autre chose que des bouches à avaler des médicaments en dix minutes. En attendant, c’est là le nom du système, quantifie le temps nécessaire pour chaque visite et dirige les auxiliaires d’un endroit à l’autre.

« Le gouvernement donne les budgets selon les statistiques. Plus il y a de personnes visitées, plus il y a d’argent disponible », résume Lenny Yurczak, vice-président du syndicat du CLSC de Côte-des-Neiges. « Quand tu rentres, tu ne fais pas juste donner un bain. Il faut souvent s’occuper de personnes désorientées, confuses. Une madame pleure, vient de perdre son fils, mais l’auxiliaire n’a pas de temps pour elle, qui ne verra peut-être personne d’autre de la journée. »

La précarité sociale n’est pas une économie

Pour combler les lacunes des CLSC, diront certains, il y a les entreprises d’économie sociale. Celles-ci s’occupent d’entretien ménager, de lessive, de balayage, et font payer 4 $ l’heure aux plus pauvres et 10 $ aux plus riches, tout en exigeant un taux fixe de 14 $ l’heure; le gouvernement paie la différence. Cette situation est inacceptable pour Marie Pelchat, car elle remet en cause le décret de 1988 qui stipulait que « nulle personne au Québec ne doit individuellement assumer les impacts financiers de ses incapacités ». Pourquoi alors subventionner à 4 $ l’heure une personne gagnant 100000 $ annuellement ? « Le 4 $ devrait aider les plus pauvres à atteindre la gratuité », soutient Marie Pelchat.

Heureusement, nous avons la joyeuse brigade des gentils propagandistes de La Presse, Claude Picher en tête, pour nous réconforter sur ces mesures, car elles seraient notamment créatrices d’emploi.

M. Yurczak ne partage pas du tout cet optimisme : « Les entreprises d’économie sociale ont enlevé beaucoup d’emplois aux auxiliaires. On remplace des emplois de 15 $ l’heure par d’autres à 8 $. » De l’avis de Mme Pelchat, si certaines entreprises d’économie sociale se cantonnent à leur rôle d’entretien ménager, d’autres offrent des services de santé qui sont sous la responsabilité des CLSC. « C’est le rapport Clair qui a introduit le principe de subsidiarité, de sous-traitance. » En clair, on tente de remplacer des emplois relativement bien payés dans les CLSC par des emplois précaires dans les entreprises d’économie sociale.

L’économie sociale et Power Corporation font bon ménage

Les soins médicaux et infirmiers prodigués à l’extérieur des hôpitaux sont considérés commes des « services complémentaires » au sens de la Loi canadienne sur la santé. Ils ne sont donc pas assurés par l’État, ce qui ouvre la voie à un marché pour les entreprises privées.

On voit de plus en plus de compagnies d’assurances s’engager dans la couverture de nouveaux services 0 maisons de convalescence, services d’infirmière à domicile, soins personnels et aide domestique. «Les compagnies vendent, à ceux qui peuvent se les offrir, l’assurance de recevoir rapidement des services requis dans le cadre du virage ambulatoire », soutient une recherche du Conseil du statut de la femme, publiée en juin 1999. Là où l’État refuse de s’impliquer, la compagnie d’assurances en profite pour s’enrichir sur le dos des malades.

Power, une compagnie tentaculaire

Power Corporation, on ne saura assez le répéter, est l’exemple-type de la compagnie tentaculaire qui, d’un côté, « informe » les citoyens sur les avantages d’un système de soins à domicile non contrôlé par l’État et, de l’autre, en tire les bénéfices financiers. Avec La Presse, et son chroniqueur financier Claude Picher, on peut influencer les décisions; et avec la Great-West et la London Life, on se remplit les poches! Power Corporation est également présente au Pavillon des sciences biomédicales de l’Université de Montréal, en plus d’avoir un pied-à-terre dans les HMO états-uniens.

Au fond, la situation actuelle dans les soins à domicile n’est-elle pas représentative de l’état de notre démocratie ? Le ministre, élu, rejette un rapport écrit par des personnes compétentes, au sein du réseau, alors qu’un discours de rafistolage néolibéral de Claude Picher, sous-fifre de sa majesté Desmarais, trouve encore un écho dans la société. Quelqu’un pourrait-il me dire ce qui ne va pas ?