Mois : juillet 2001

Entretien avec Paul Saba

J’ai rencontré Paul Saba au CLSC Saint-Michel. Au premier coup d’œil, on voit que le porte-parole de la Coalition des médecins pour la justice sociale ne passe pas ses journées dans un bureau. Il a l’air athlétique, l’œil vif, le teint basané; plusieurs fois par semaine, il prend la route pour aller soigner les gens chez eux. La médecine, pour lui, c’est une vocation.

Né à Lachine il y a une quarantaine d’années, où ses grands-parents sont arrivés il y a plus d’un siècle, il fut très tôt initié à se mettre au service du bien-être des autres. Sa grand-mère, une sage-femme, faisait des accouchements gratuitement pour celles qui n’en avaient pas les moyens.

À l’école secondaire, il fait partie des scouts. « Nous avions des équipes d’Ambulance Saint-Jean et nous gagnions beaucoup de concours. C’était très gratifiant, car je voulais toujours faire quelque chose qui ait un sens », me raconte Paul Saba dans la cafétéria du CLSC.

De McGill au Bangladesh

Le véritable sens de son métier et de sa vie, il le découvrira plusieurs années plus tard, à la fin de ses études. « J’ai quitté le Québec en 1980, après avoir obtenu mon diplôme de l’Université McGill. Comme plusieurs, je voulais faire une expérience ailleurs. Alors, je suis parti en résidence de médecine à Boston. Je menais la belle vie. Mais, à un moment donné, je me suis dit 0 “ Ça n’a pas de sens, je ne suis pas plus heureux. ” Je cherchais toujours à posséder de belles voitures, une maison, mais je trouvais qu’il y avait un vide dans ma vie. Je commençais à comprendre un peu mieux que ce n’est pas en possédant des choses qu’on est heureux, mais en faisant des choses ».

Paul Saba ira exercer la médecine dans le tiers-monde, notamment en Côte d’Ivoire et au Bangladesh. Puis, il retournera aux États-Unis, dans une salle d’urgence de la Caroline du Nord, avant de revenir définitivement au Québec en 1996. « À mon retour, j’étais un peu étonné de voir la détérioration des soins de santé. En 1996, le gouvernement venait d’établir le nouveau programme d’assurance-médicaments qui forçait les personnes âgées à en défrayer une partie du coût; ça m’a vraiment choqué. Les personnes âgées ont besoin de médicaments. Pourquoi les faire payer ? Je me souviens que mon père, quand il vivait, n’aimait pas prendre ses médicaments, mais comme c’était gratuit, il les prenait.»

50 % des prévisions sur la mort s’avèrent fausses

La maladie de son père fut une grande source de frustration pour Paul Saba. Revenu d’urgence au Québec, en 1994, il entendit plusieurs de ses collègues québécois dire que ça ne donnerait rien d’opérer son père, parce qu’il était « trop vieux ». « Par leur attitude, mes collègues disaient 0 “ On n’a pas les moyens, il ne faut pas trop dépenser ”. On a attendu très longtemps, presque dix jours, avant de l’opérer et on a dû l’amputer. C’est cela qui l’a tué. » Ces événements semblent encore douloureux pour Saba et il marque une petite pause dans le fil de l’entrevue. Puis, il tranche0 « Bien entendu, même si on fait de son mieux, des gens peuvent mourir. Mais il ne faut pas les y pousser. »

Pour Paul Saba, cela démontre à quel point est répandue l’idée que les personnes âgées sont responsables de l’explosion des coûts de la santé. « Pourtant, affirme-t-il, les dépenses de pays comme le Japon ou la Suède n’ont pas explosé. Des études démontrent que les six derniers mois de la vie ne comptent que pour près de 0,5 % des coûts du système de santé et que, mis à part les cas de cancer, près de 50 % des prévisions sur la mort s’avèrent fausses. Un médecin ne doit jamais dire que quelqu’un va mourir. »

La bourse ou la vie ?

Paul Saba croit qu’il est possible d’améliorer le fonctionnement du réseau de la santé. « La chose la plus importante, c’est de se demander quelles sont nos priorités. Est-ce la vie, la santé, ou est-ce l’argent ? » Le problème, c’est que nos intérêts diffèrent parfois des priorités gouvernementales. «Je pense que les ministres et députés ne sont pas au courant de ce qu’ils sont en train de faire, explique-t-il. Ils croient dans le modèle américain de profit. Si ça devient votre priorité, vous allez faire des choses imbéciles, comme fermer des hôpitaux, mettre à la retraite des infirmières et des médecins, donner des milliards de dollars à une compagnie comme Mosel Vitelic pour fabriquer des semi-conducteurs au coût de 1,7 million de dollars par emploi créé. Ils regardent les choses à court terme. »

On peut se demander pourquoi le gouvernement n’écoute pas des gens comme lui ou Marie Pelchat, de la Coalition Solidarité Santé. Petit rire ironique: « On n’a aucun bon sens pour eux !, répond-il. Pour eux, nous sommes des gens qui vont dire n’importe quoi pour aider les autres… En vérité, prendre soin de son prochain a du sens non seulement d’un point de vue social, éthique, moral, mais aussi économique. »

Oui, mais… la compétition ? N’est-ce pas le dogme absolu de notre société ? «Les compagnies ne s’intéressent pas à la vraie concurrence, lance-t-il. Maintenant, les compagnies pharmaceutiques ont des droits brevetés pour vingt ans. Regarde les voitures ! Si on avait laissé le marché régler la façon de les construire, on n’aurait pas de ceintures de sécurité, de sacs gonflables, de pare-chocs. Avant, les pare-chocs se brisaient à 5 km/h. Maintenant, à cause de la réglementation, ils doivent résister jusqu’à 30 km/h. »

Doit-on retourner au XIXe siècle ?

« Aujourd’hui, poursuit Saba, le gouvernement est en train de dire0 0 “ Faites ce que vous voulez ! ” Ça va détruire la société. Veut-on retourner au XIXe siècle avec les enfants qui travaillaient dans des conditions affreuses, la pollution ? On est en train de reculer. Toute la progression de la société s’est faite avec des lois contre l’esclavage, des lois pour le vote, avec les syndicats qui créent des conditions plus humaines, plus vivables. Maintenant le gouvernement, nos élus, sont en train d’aller contre la population. »

Nos élus n’ont-ils pas les mains liées ? C’est du moins ce qu’ils disent. Le pouvoir se serait déplacé à l’OMC, au FMI, ou ailleurs. Pour Paul Saba, pourtant, n’est lié que celui qui désire être lié. « Il y a toujours la tentation de favoriser les compagnies. Mais quel est l’intérêt, pourquoi font-ils ça ? Est-ce que c’est parce qu’elles donnent des subventions aux partis politiques ? Pourtant, toutes les recherches ont démontré qu’un système public, c’est moins coûteux, parce qu’il n’y a pas de profit et moins de frais d’administration. C’est moins coûteux et ça donne une meilleure qualité de services. »

« Il ne faut pas pousser les gens vers le ciel »

C’est pour cette raison que Paul Saba a créé la Coalition des médecins pour la justice sociale. Une meilleure qualité de services, voilà ce qui compte pour lui. D’ailleurs, il considère son travail à la coalition comme étant le prolongement de sa carrière de médecin. « Je peux prendre tout mon temps à tirer des gens de l’eau, mais si le gouvernement et le système les y replongent… »

L’entrevue s’achève. Les rayons du couchant qui filtrent dans la jaune cafétéria nous indiquent que le temps file. Nous devons aller visiter quelques patients et il ne faut pas trop les faire attendre. Car, dans le fond, «si on n’a pas la santé, me dit en conclusion Paul Saba, qu’est-ce qu’on a ? L’éternité, c’est assez long, mais la vie, c’est très court. On n’a pas beaucoup de temps et il faut faire de notre mieux pour aider les autres. Moi, je crois au ciel, mais nous sommes ici et il ne faut pas pousser les gens vers le ciel. »

Sur les traces de Paul Saba: les visites à domicile

Pour comprendre une visite à domicile, il faut y assister. Les salles d’attente sont loin; le malade n’a plus à se déplacer lui-même, et les deux patients que j’ai rencontrés n’auraient pas pu. Alors, on embarque dans la Mercedes de Paul Saba et on part soigner les gens ! « C’est une 87, mais c’est confortable », me dit-il. Confortable, d’accord, mais spacieuse également, car dans la valise sont rangés un ordinateur portable, plusieurs valises, dossiers, stéthoscopes et autres objets nécessaires à la vie de médecin sur la route. « Je gagne un bon salaire, mais je gagnerais plus aux États-Unis. Je demeure ici parce que j’aime ce que je fais », explique-t-il.

Nous arrivons chez le premier patient dans la lumière diffuse orangée du soleil qui se couche sur une rue ouvrière du quartier Saint-Michel. Au fond d’un sous-sol très propre dont les miroirs et le plancher en carreau font penser à un salon de coiffure, se trouve un vieil homme de 94 ans assis au bout d’une table, regardant vaguement les nouveaux arrivants et semblant peu s’en soucier. Autour, toute la famille est là. « Les Italiens sont comme ça. Ils vivent tous les uns à côté des autres », me confie Paul Saba. Quelques mots d’usage en italien, politesse d’un médecin qui tente de mieux communiquer avec les gens, et on passe aux questions 0 «Mange-t-il bien ? Dort-il beaucoup ? » À chaque question, c’est une des filles qui répond. « On va prendre son taux de sucre », décide le Dr Saba.

Devant lui, l’ordinateur portable, où il a tout le dossier devant les yeux et où les modifications seront télécopiées au bureau central automatiquement à la première heure le lendemain. Je demande à la famille si elle est satisfaite du service offert par le CLSC. « Oui, oui, me répond une femme, nous sommes très satisfaits.

– Le problème, explique Saba à la femme, c’est que le CLSC ne prend plus de nouveaux patients, car il n’y a plus de budget.

– Mais alors, que vont faire les gens, ils vont mourir ? demande-t-elle.

– Depuis novembre, ils doivent tous aller sur une liste d’attente. Ils tomberont malade et se retrouveront souvent à l’urgence, encombrant inutilement des civières. »

Ce genre de situation est propice au développement de soins de santé à la carte. « Dans L’actualité de ce mois-ci, soutient Saba, il y a un article qui parle d’un médecin qui va à domicile et charge 80 $ par visite. Des gens qui sont incapables de se déplacer et qui n’ont pas accès aux soins du CLSC devront payer. C’est un peu comme avant les années 60, quand un médecin venait observer une famille et chargeait 50 $. C’était un gros montant dans le temps. »

La visite chez la famille s’achève. Une prescription, puis une deuxième, où Paul Saba recommande de l’Ozonol pour une infection bénigne, parce que « ce n’est pas cher et c’est efficace. » Selon lui, il s’agit d’un devoir pour chaque médecin de toujours prescrire le médicament le moins cher possible. Quelques au revoir, puis nous revoici en voiture, vers un autre patient nécessiteux. Après s’être trompé plusieurs fois de chemin, Paul Saba réussit tout de même à trouver le domicile de monsieur L.

Un homme à la fenêtre

Une belle petite maison, avec plusieurs arbres devant; le Dr Saba sonne à la porte. « Qui est-ce?», demande une voix. C’est Paul Saba, je viens pour la visite à domicile.» La porte se débarre; nous entrons. À l’intérieur, de l’autre côté d’une petite cuisine toute en bois, un homme manifestement malade assis sur un fauteuil capitaine. À ses côtés, tout ce dont il a besoin, car il ne peut pas se lever seul. Il passe ainsi ses journées, assis sur le bord de la fenêtre, à regarder défiler le temps et à le deviner au son de son horloge qui marque chaque heure d’un chant d’oiseau différent.

Paul Saba tâte un peu son ventre et demande : « Qu’avez-vous fait dans la vie ? » Toute une histoire. Monsieur L. a bien dû faire à peu près tous les métiers possibles! C’est cela aussi, être médecin à domicile. On écoute les patients, ceux-ci se sentent parfois seuls, et on tente d’apporter un peu de réconfort dans leur vie.

Malgré sa situation précaire (outre son problème intestinal, il a des problèmes aux genoux, un pouce entouré d’une plaque de métal, de la difficulté avec son cœur et il fait du diabète), monsieur L. reste capable d’humour. Ainsi, lorsque je lui demande s’il était facile pour lui d’obtenir des services au CLSC, il me répond :« Rejoindre le CLSC, c’est un peu comme aller à Paris et revenir. »

L’économie sociale se fait sur le dos des patients

En fait, il utilise les services du CLSC et d’une compagnie privée, d’économie sociale, tout à la fois. Ainsi, le midi, une employée du CLSC, qu’il connaît maintenant bien, vient lui servir à manger et l’aider à diverses tâches ménagères. Le soir, cependant quelqu’un qu’il pourrait bien n’avoir jamais vu auparavant; vient l’aider à se mettre au lit. « Ça serait mieux si c’était toujours la même personne qui venait. Ça fait longtemps que je suis avec le CLSC et je n’ai pas de problèmes. Mais, avec les agences privées, je ne sais jamais à qui j’aurai affaire. »

Pour Paul Saba, l’explication est aussi simple que déplorable : «Les employés des compagnies privées changent souvent car ils sont mal payés. Souvent, ces femmes (car ce sont des femmes pour la plupart) doivent occuper deux emplois pour avoir le salaire qu’elles obtiendraient dans un CLSC. »

Le problème de monsieur L. demande un examen plus minutieux. Je demeure donc assis dans la cuisine, pendant que Paul Saba l’examine dans la salle de bain. Le Dr Saba revient. Il complète le dossier dans son portable, écrit quelques ordonnances. Nous sommes demeurés là presqu’une heure, attendant que le patient soit bien rassuré et que nous puissions partir. À notre départ, cependant, il s’adresse à moi d’un air inquiet : « Je ne veux pas avoir de trouble avec l’agence privée. Ces gens sont tout ce qu’il me reste, je ne suis pas certain que je veux que vous parliez de moi dans votre journal. »

C’est un peu ça, l’Omertà, je suppose. La loi du silence. On ne veut pas perdre le peu qu’on a, alors on endure et on se tait. Monsieur L. peut dormir tranquille, je ne le nommerai pas, mais combien de personnes se retrouvent dans sa situation ? Nous sommes repartis vers 22 h 15, et il nous a regardés de sa fenêtre. Pour Paul Saba, une petite soirée normale; on s’habitue probablement à toute cette souffrance et à cette solitude. Le Dr Saba m’a convaincu que les soins à domicile sont d’une importance capitale. En se quittant, il me lance : « Si on voulait, on pourrait avoir le meilleur système de santé au monde. » En le fréquentant, on se prend à le croire.