Mois : décembre 2005

Santé: l’herbe est-elle plus verte chez le voisin?

La France

On entend parfois dire que la France est un exemple de réussite d’un système incluant davantage le privé qu’au Canada. Ceci est un mythe. Dans les faits, le système de santé français est davantage subventionné par l’État que le système canadien (76,3% contre 69,9%) et il défraie entièrement les coûts de nombreuses affections de longue durée, tel que le diabète, le cancer et les maladies cardio-vasculaires.
L’implication du privé en France est davantage au niveau du choix du médecin ou des conditions d’hébergement ; du reste le « privé » n’est qu’une étiquette, sans véritable influence sur le patient.

Parallèlement, le système d’assurances français interdit la discrimination et donc de poser trop de questions aux assurés potentiels. Ce qui n’est pas le cas ici : qui voudrait assurer un obèse, fumeur et cardiaque ?

Globalement, le système français est non seulement davantage public que le système canadien, mais il offre aussi un plus grand nombre de médecins per capita qu’ici (3,4/1000 habitants contre 2,1/1000) et il est légèrement moins dispendieux (2903$ par citoyen contre 3001$ au Canada).

Les Etats-Unis

Le scénario le plus probable est une américanisation progressive de nos soins de santé. « Quand on ouvre la santé au privé, on le fait dans le contexte de l’ALÉNA, où n’importe quelle compagnie d’assurance privée aux Etats-Unis pourraient réclamer un traitement égal face aux compagnies canadiennes », note Gabrielle Pelletier, de la Coalition Solidarité Santé. « À partir du moment où la santé est soumise au marché, on ne fait plus le poids face aux Etats-Unis. On risque de se faire avoir de tout bord tout côté. »

Le système de santé états-unien, un des plus privés au monde, est le plus cher parmi les pays de l’OCDE : il coûte 5635$ per capita (contre 3001$ pour le Canada). Il englobe 15% du PIB (9,9% pour le Canada). Pourtant, les Etats-Unis ont moins de physiciens, d’infirmières et de lits d’hôpitaux que la moyenne de l’OCDE. Ils ont également une mortalité infantile plus élevée, et une espérance de vie plus faible qu’au Canada.
Parallèlement, 41,3 millions de personnes (14,4% de la population) ne possèdent aucune assurance et doivent donc se priver de soins. Une étude de la Henry J. Kaiser Family Foundation a démontré que près d’un tiers de ceux qui n’ont pas d’assurance ont refusé d’honorer une prescription ou de suivre un traitement à cause des coûts prohibitifs.

Des millions d’individus au sud de notre frontière souffrent à cause d’un système privé dispendieux, inefficace et non inclusif. Et c’est ce vers quoi notre gouvernement élu entend tranquillement, mais inexorablement, nous amener, par la tromperie et le mensonge.

Comment le PLQ interprète frauduleusement le jugement Chaoulli pour privatiser la santé

Héritage de Trudeau et de sa « charte des droits et libertés », la judiciarisation croissante des questions politiques a atteint un nouveau sommet alors que la Cour Suprême aurait « ordonné », selon Charest, de livrer notre système de santé public aux intérêts mercantiles en permettant aux assurances privées de pénétrer ce « marché » en pleine croissante et aux médecins de pratiquer dans deux systèmes parallèles.

Dans les faits, le jugement Chaoulli se contente de permettre aux médecins pratiquant à l’extérieur du Régime d’Assurance-Maladie du Québec (RAMQ) de pouvoir faire affaire avec des assureurs privés. Il n’ordonne ni d’ouvrir toute grande la porte au privé ni de permettre aux médecins de fonctionner dans les deux systèmes à la fois, comme le gouvernement tente de le faire croire.

C’est ce triste constat de manipulation et de fourberie qu’a dressé un groupe de sociologues, d’universitaires et de juristes, dont Marie-Claude Prémont, de la faculté de droit de l’université McGill. « Le jugement de la Cour Suprême invalide une disposition empêchant la contraction d’assurances privées pour les médecins travaillant en-dehors du RAMQ, mais n’invalide pas les autres dispositions qui disent que les médecins doivent choisir entre le privé et le public.» Pire, la Cour Suprême reconnaît que la séparation entre ceux qui pratiquent au privé et au public est primordiale et permet de protéger le système de santé public.
Conférence de presse de la Coalition Solidarité Santé

Malgré ces directives, le gouvernement Charest entend permettre l’implantation d’un système mixte permettant aux médecins du public de pratiquer au privé après avoir atteint un quota d’heures travaillées ; bref de recevoir une double rémunération du RAMQ et d’assureurs privés. Le danger avec cette approche, c’est non seulement de priver le réseau public de personnel qualifié en offrant de généreux salaires dans le privé, mais aussi de surcharger le réseau public avec les cas lourds et problématiques pendant que les assurances privées n’assureraient que les gens présentant un faible risque. Finalement, et plus grave encore, la création d’un système privé parallèle constitue un dangereux précédent menant éventuellement à une américanisation des soins de santé (voir autre texte).

Pourtant, des solutions existent aux problèmes de notre système. Le groupe en propose d’ailleurs plusieurs pour assurer l’accessibilité universelle à des soins et services publics de santé de qualité et réduire les délais d’attente. Notamment, il propose de maintenir la distinction entre les médecins participants (RAMQ) et non-participants, d’interdire aux médecins non-participants de réclamer des honoraires plus élevés pour un même acte et de lever les restrictions budgétaires dans le réseau de la santé. « Charest ne respecte pas le jugement, explique Mme. Prémont. Il attendait juste une excuse pour privatiser ; c’est une façon de berner la population. »

Même son de cloche du côté de la Coalition Solidarité Santé. « Le gouvernement Charest adopte la vision néolibérale selon laquelle le privé permettrait une augmentation des investissements dans la santé. Mais la santé est un bien commun et le privé ne va pas solutionner les problèmes. Il va seulement drainer la clientèle la mieux nantie et laisser les cas plus lourds au public », affirme Gabrielle Pelletier, porte-parole de la coalition. « Charest se sert du jugement Chaoulli pour ouvrir la porte au privé, mais rien dans ce jugement ne le justifie. »

En fait, il est plutôt ironique que le PLQ prétende organiser « une adaptation de notre système de santé au nouveau contexte et aux besoins et attentes du citoyen », tel qu’écrit dans son programme, alors que c’était précisément ce même parti qui avait noté, au début des années soixante, que la maladie était un des principaux facteurs d’endettement des familles québécoises et donc que l’instauration d’un système universel était nécessaire.

« On peut maintenir notre système de santé public en investissant. Il y a des moyens d’économiser, notamment en contrôlant les coûts des technologies et des médicaments, soutient Gabrielle Pelletier. Par exemple, on pourrait mieux contrôler l’achat des médicaments en faisant des achats groupés et en favorisant les génériques. Mais il y a un manque de volonté politique de Charest. »

Volonté : le mot est clair. Charest n’a pas la volonté de protéger un système de santé universel et accessible pour tous. Par contre, il a la volonté d’interpréter frauduleusement un jugement de la Cour Suprême ne le forçant aucunement à implanter un système de santé privé parallèle.

Comme le disait si bien Alain Dubuc, un sbire de Power Corporation et ardent propagandiste des intérêts de l’entreprise impliquée dans le domaine des assurances, « la pire menace à notre réseau de santé, ce n’est pas le manque d’argent, c’est l’idéologie. » Il a entièrement raison. Le problème n’est plus seulement financier ; c’est cette vision bornée d’un monde où tout, même la santé des gens, est monnayable et peut être sacrifiée aux intérêts du marché.