Mois : janvier 2006

Entrevue avec Simon Turcotte

Simon Turcotte est un médecin qui complète sa formation en résidence en chirurgie générale au CHUM. Il travaille ardemment, mais il trouve tout de même le temps de s’impliquer socialement. Il est l’un des porte-parole du tout nouveau groupe de réflexion sur l’avenir du système de santé du Québec. « C’est une question de conviction. Ce qui est en train de se préparer dans la santé est inacceptable. Il est important de se positionner, de structurer le débat autour des vrais enjeux, explique-t’il. Il y a des lobbys qui poussent pour la commercialisation de la santé, avec leurs arguments fallacieux. Il faut appeler un chat un chat : ce qu’ils proposent ne va profiter qu’à une minorité. Les études sérieuses montrent sans équivoque qu’une plus grande part de privatisation n’aide pas les systèmes de santé publics, au contraire. On peut simplement regarder l’Angleterre: après trente ans de privatisations, ils présentaient en 1996 les pires listes d’attente d’Europe. »

Des lobbys et des hommes

Au cœur de ces lobbys qui influencent le débat et tentent d’inciter les politiciens à privatiser la santé, il y a l’Institut économique de Montréal (IEDM), un think-tank néolibéral créé en 2000 à partir du très conservateur Fraser Institute de Vancouver, et qui dispose d’un imposant budget de 1,5 million $ par an. « Ils sont enregistrés comme un organisme de charité, ce qui fait que ceux qui leur donnent de l’argent ont droit à un important retour d’impôt. Ils sont très agressifs ; ils imposent leurs arguments comme s’ils défendaient le bien commun alors que dans les faits, ils ne peuvent défendre que ceux des mieux nantis ».

La problématique avec l’IEDM, qui compte maintenant parmi ses « chercheurs » le déplorablement célèbre Jacques Chaoulli, c’est que le think-tank a ses entrées partout, de La Presse à L’Actualité, en passant par le journal Les Affaires par la nouvelle revue Santé Inc., distribuée par le biais de l’Association médicale du Québec à tous les médecins et étudiants en médecine. « S’il y a une chose scandaleuse, c’est bien la revue Santé Inc., s’exclame Simon Turcotte. Le mois dernier, le directeur de recherche de l’IEDM publiai tun article fortement biaisé en faveur de l’assurance privée ; le mois précédent, un dossier entier, non signé, s’intitulait ‘Notre système public va-t-il s’écraser?’ et proclamait que les médecins québécois n’auraient pas le choix, à court terme, de pratiquer dans un système privatisé. » Non seulement l’IEDM infiltre ses idées via les principaux médias, mais elle le fait aussi directement auprès des médecins et les étudiants en médecine.

Des médecins vulnérables

De nombreux médecins sont vulnérables au discours néolibéral, car leur environnement de travail se trouve passablement dégradé. « La plupart des médecins sont mécontents de travailler dans un système rationné depuis des années, à cause du déficit zéro. Le monde est écoeuré. Les médecins veulent du changement, peu importe le changement ; ils se sentent prisonniers et impuissants. »

Les listes d’attente constituent actuellement, surtout à Montréal, un problème inquiétant. Pour améliorer la situation, il faudrait entre autres un système intégré d’analyse et de suivi. « En ce moment, personne ne connaît la longueur des listes d’attentes, car chaque chirurgien a sa propre liste, » précise M. Turcotte. Il faut donc se fier à des approximations données par chaque médecin en regard de ses propres listes, et il existe peu d’outils de vérification permettant de redistribuer la charge entre médecins, hôpitaux, ou régions.

Le pire des scénarios

Dans un contexte où chaque médecin est le seul à gérer ses listes d’attentes, le pire des scénarios serait celui d’une médecine mixte (ou hybride) où le médecin pourrait à la fois pratiquer au public et au privé. Voilà pourtant le scénario défendu par les corporations médicales et qui risque d’être imposé par le gouvernement Charest. « La pratique hybride place clairement le médecin en situation de conflit d’intérêt. En travaillant à la fois au public et au privé, il a avantage à ce que ses listes d’attentes soient longues, car cela lui assure une clientèle de gens disposés à payer et un salaire plus élevé au privé. On le voit actuellement avec les radiologistes qui travaillentdéjà à l’hôpital et dans les cliniques de radiologie privées, dont Montréal présente la plus haute concentration au Canada : ils gagnent le plus haut salaire moyen des médecins québécois jusqu’à 450 000$ par année selon les chiffres de la RAMQ, et malgré tout, c’est à Montréal que les listes d’attentes pour les tests diagnostics gratuits passés à l’hôpital sont les plus longues au Canada! »

« Plutôt que d’envisager de grandes réformes qui cherchent en vain à régler des problèmes d’accessibilité particuliers, le gouvernement devrait mandater des professionnels de la santé de différents établissements à élaborer des projets concrets suivant une analyse rigoureuse des problèmes rencontrés dans leur région, explique M. Turcotte. Il faudrait également investir de façon sélective là où il y a des problèmes au lieu de construire un nouveau CHUM à 2 milliards $. On devrait se rassembler autour de projets communs pour la population de Montréal. »

Un CHUM pas trop amical

En effet, le nouveau CHUM se révèle inadapté à la médecine du 21e siècle. Grâce aux progrès technologiques, beaucoup de chirurgies peuvent maintenant s’effectuer en une seule journée (chirurgies ambulatoires) et il devient obsolète de les réaliser dans la lourde infrastructure d’un hôpital. Le bloc opératoire principal d’un hôpital devrait servir aux cas majeurs, comme le chirurgie du cancer, pour les patients qui doivent être hospitalisés plusieurs jours. Actuellement, comme la plupart des chirurgiens ne peuvent opérer qu’une seule journée par semaine, les chirurgies ambulatoires et majeures doivent être réalisées dans le même temps opératoire restreint et mobilise les mêmes ressources hospitalières. Pendant ce temps, un réseau plus ou moins licite de cliniques de chirurgie ambulatoire (surtout orthopédique, hanche et genoux) se développe sur l’île de Montréal. « Au lieu de dépenser 2 milliards $ sur un CHUM déjà archaïque, pourquoi ne pas mettre 1 milliard $ pour construire un centre de chirurgies ambulatoires et 1 milliard $ pour un centre d’interventions diagnostiques et d’imageries médicales ? Ce que permet la technologie moderne n’a pas à être réservé qu’aux entrepreneurs privés! Le système public peut parfaitement intégrer ces progrès et ainsi s’adresser aux problèmes d’accessibilité d’une manière plus équitable! Avec l’existence de ces centres ambulatoires, il y aurait davantage de place dans les hôpitaux pour les opérations majeures et les tests diagnostic serviraient principalement aux patients hospitalisés. »

En deux mots : penser différemment. Prendre ce qu’on a, et tenter de faire mieux. Le projet du CHUM est un projet politique, soutient Simon Turcotte. « McGill voulait construire un hôpital, puis le gouvernement s’est engagé à en construire un pour les francophones. C’est une conception des années 70, qui fait des projections budgétaires en fonction du nombre de lits… Mais ce n’est pas la quantité de lits qui compte, mais la façon dont sont organisés les types de soins qui sont offerts pour le bassin de population qu’on veut desservir, et dont les besoins varient d’une région à l’autre. » Si on ne clarifie pas ces enjeux qui touchent à la mission du nouveau CHUM, il ne réglera pas les problèmes d’accessibilité, surtout si on doit fermer les hôpitaux actuels pour le constituer.

Ceci dit, tout ne va pas mal dans le système actuel. Bien sûr que la situation pourrait aller mieux, mais généralement quand les gens ont accès aux soins ils en sont satisfaits. « Il y a une insécurité alimentée par une couverture médiatique catastrophiste des problèmes des hôpitaux montréalais depuis quelques années, qui n’ont d’ailleurs rien à voir avec les succès et les faiblesses du système dans les autres régions. Il ne faut pas oublier de dire que les indicateurs de l’état de santé des québécois sont en général excellents lorsqu’on les compare à ceux des autres provinces ou pays. Tout ne va pas mal, et le système de santé est loin d’être mauvais. »

En fait, le problème en est un d’accessibilité et le gouvernement devrait faire confiance aux professionnels pour trouver ses solutions, soutient M. Turcotte. Au lieu d’être en lien direct avec l’IEDM et autres idéologues n’ayant comme autre but que de dépecer notre système public pour l’offrir au plus offrant, il devrait s’asseoir avec ceux et celles qui y travaillent jour après jour et qui ont véritablement la santé de la population à cœur : des médecins comme Simon Turcotte, qui considère les soins de santé comme un droit de citoyenneté plutôt qu’un service qu’on a les moyens ou pas de se payer.