Mois : décembre 2007

L’épouvantail Al-Qaïda

Al-Qaïda, comme c’est pratique! À chaque fois qu’un crime est commis, c’est Al-Qaïda. Un homme se tue quelque part dans le désert, et c’est Al-Qaïda. Il pleut, c’est Al-Qaïda. Le réchauffement climatique, c’est encore Al-Qaïda! Sauf que tout bonne enquêteur sait qu’il faut chercher qui profite d’un crime pour espérer trouver le coupable. Et en ce qui concerne le meurtre de Bhutto, c’est bel et bien Musharraf, ce dictateur appuyé par Washington depuis une décennie, qui a le plus a gagner.

En effet, celui-ci se trouvait dans une situation délicate: ses alliés de toujours, les États-Unis, doivent donner l’impression qu’ils appuient la démocratie (même si tout le monde sait que c’est faux) en favorisant le retour de Bhutto au pays et en se montrant en faveur d’élections démocratiques menant à un partage du pouvoir. Alors, puisqu’il est clair que Bhutto est une femme plus populaire que lui, que pouvait faire Musharraf, sinon la faire assassiner?

Et le calcul est plus avantageux qu’il n’y paraît, car en tuant Bhutto, Musharraf – et ses alliés américains – était à même de savoir que cela créerait une commotion dans le pays, alimentant des troubles et des émeutes qui le forceront à annuler les élections prévues le 8 janvier prochain. Bref, Musharraf est gagnant des deux côtés: non seulement est-il débarassé de son ennemie politique, mais en plus il pourra continuer de régner sans partage.

La vitesse à laquelle les États-Unis et le pouvoir pakistanais ont blâmé Al-Qaïda n’est pas sans rappeler les attentats du 11 septembre. Mais est-ce surprenant, quand on sait que les services secrets américains et pakistanais (l’ISI) travaillent dans la main depuis des années, et que l’ISI a aider au transfert de plus de 100 000$ vers les États-Unis juste avant les attentats du 11 septembre, afin de faciliter leur mise en oeuvre?

Je le sais: les bien-pensants vont se coucher tranquille ce soir, l’esprit en paix, convaincus que tout est toujours de la faute à Al-Qaïda, que nous sommes du côté du bien, que nos soldats combattent le mal, que l’administration américaine travaille pour le bien-être de tous, etc. etc. etc.

Car qu’on le veuille ou non, il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Qui refuse obstinément. Qui ne peut pas croire. Qui n’arrive pas à croire à quel point ce monde peut être hideux et tordu.

La barbarie

Comment appeler autrement cet infanticide, commis par un père musulman sur sa fille qui refusait de porter le hidjab? Oui, un meurtre c’est toujours crapuleux, c’est toujours inutile. Mais dans ce cas-ci, c’est bien pire.

En effet, c’est non seulement sa fille que ce père a tué, mais une partie de nous-même. Car sa fille avait le désir de s’intégrer à sa communauté d’accueil, en rejetant ce voile opprimant et dévalorisant pour la femme. Elle faisait déjà partie de nous car elle avait le désir de s’intégrer à nous. Et qu’on le veuille ou non, c’est là une des valeurs canadiennes (et québécoises) les plus importantes: on ne veut pas savoir d’où tu viens, mais on aimerait que tu t’intègres à nous et te sentes concerné(e) par notre présent et notre futur. Comme disait Falardeau: « J’veux pas savoir d’où tu viens; crisse je m’en sacre si t’es jaune, vert, ou bleu, mais je veux savoir où tu vas. »

Certains, comme Vincent Marissal, affirme que le système fonctionne bien parce que le code criminel est en place et qu’on n’aurait donc pas besoin de tout ce débat sur les accomodements raisonnables. Mais Marissal a tort: le code criminel n’a PAS fonctionné, parce qu’il n’a PAS su éviter ce meurtre. Va dire aux amies de la défunte s’ils trouvent que le système fonctionne!

Nous devons regarder la réalité en face: tant que nous lancerons le message que les immigrants peuvent immigrer ici sans adopter au moins minimalement nos valeurs, tant que nous permettrons la ghettoïsation des immigrants sous prétexte de les accomoder, de tels drames se reproduiront.

Ce n’est pas seulement le père qui est coupable de meurtre, mais nous tous, pour avoir refusé d’imposer nos valeurs aux nouveaux arrivants. C’est bien beau être ouvert aux autres, mais il y a un minimum de règles à respecter. Les immigrants qui arrivent ici doivent savoir à quoi s’en tenir et doivent être tenus de savoir que leurs enfants seront des Canadiens (ou des Québécois) et non pas des islamistes radicaux enfermés dans des ghettos en territoire canadien.

Nous devons faire savoir à quiconque entre dans notre pays que l’extrémisme – quel qu’il soit – n’est pas le bienvenue et que les barbares sont tenus de laisser leurs armes – physiques ou idéologiques – à la frontière.

Un engagement… à rien du tout

L’idée du PLQ de faire signer un engagement moral aux nouveaux immigrants, statuant qu’ils ont pris conscience des valeurs des Québécois, ne mène nulle part.

En effet, quelle est la force d’un document qui ne force à aucun engagement? Un document signé, c’est un contrat, une entente que prennent deux parties. Et quand une des deux parties ne respecte pas sa signature, il y a des conséquences. Mais quelles seraient les conséquences pour un immigrant refusant obstinément de s’intégrer? Il n’y en a pas.

Voilà encore une fois pourquoi le projet de citoyenneté québécoise de Pauline Marois est une bien meilleure idée: on propose la carotte d’un côté (cours gratuits, aide aux nouveaux arrivants, etc.) MAIS également le bâton (on enlève certains privilèges à ceux qui ne montrent pas le moindre désir de s’intégrer à leur nouvelle communauté).

Grosso modo, signer une feuille de papier disant qu’on va respecter les valeurs québécoises, c’est à peu près comme signer son permis de conduire et dire qu’on va respecter les règles de la sécurité routière. Mais peu importe notre signature; on roule à 120 sur la 20, on oublie le clignotant, on change de voie là où ce n’est pas permis, on ignore les passages pour piétons. Bref, on suit le courant.

Et si on applique ça aux nouveaux arrivants, ça donne quoi? Ça donne des immigrants qui se foutent bien d’apprendre le français, et qui font comme ceux qui sont déjà ici et qui trouveront toujours de toute façon un pauvre petit Québécois assez à-plat-ventriste pour les servir dans une langue étrangère.

En somme, signer un papier qui dit qu’on va respecter les « valeurs québécoises », c’est ni plus ni moins légitimer le statu quo et encourager l’immobilisme chez les immigrants.

La solution, la seule vraie, c’est celle qui passe par les incitatifs et les conséquences. Incitatif: on t’aide à apprendre le français. Conséquence si tu ne le parles pas: personne ne va te comprendre et tu ne vas pas pouvoir communiquer.

Sauf que pour que cette solution fonctionne, il faudrait que les Québécois arrêtent d’agir en laquais toujours sur leurs gardes, prêts à s’avilir pour servir l’autre dans la langue de Shakespeare. Il faudrait enfin être fiers de ce que nous sommes et refuser de parler anglais sur le territoire de notre nation, de Kuujuaq à Gaspé en passant par Montréal-Ouest et Stanstead.

Être nous-mêmes chez nous. Rien que cela. Et exiger le respect. En français.

Alcool: quand le privé est bouchonné

J’ai une amie qui étudie aux HEC et qui a écrit un portrait d’entreprise de la Société des alcools du Québec (SAQ). En voici un extrait, qui compare la situation au Québec à celle de l’Alberta.

« Le 2 septembre 1993, le ministre responsable de L’Alberta liquor control board (ALCB) annonçait la privatisation de la vente au détail des produits d’alcool, le gouvernement a confié la gestion de son entrepôt à une firme privée.

Les magasins ont été vendus à un prix largement inférieur à leur coût d’acquisition. Les propriétés de l’ALCB ont été évalués et vendues à un prix qui s’approche davantage de leur valeur comptable que de leur juste valeur marchande c.a.d. de leur valeur économique réelle. La perte pour le gouvernement albertain serait d’au moins 26.2 millions de dollars.

Selon le gouvernement albertain la privatisation ne devait avoir aucun impact sur leurs revenues. Mais le gouvernement a perdu environ 968.5 millions de dollars en marge bénéficiaire brute de 1998 à 2002 en raison de la privatisation et des baisses successives des taux de majoration. Il n’a économisé en revanche qu’une somme de 519.0 millions de dollars en salaires et autres dépenses d’exploitation pour les mêmes années. Il y a donc un manque à gagner de 449.5million de dollars soit 90 millions de dollars par année depuis les 5 dernières années.

Pendant le processus de privatisation les prix on fortement augmenté en Alberta. Les prix des vins ont augmenté de 13.3% en un mois seulement, les spiritueux de 10.4% et les bière de 8.7% pour une moyenne de 10.3% d’augmentation. Comparons une bouteille de champagne de Dom Pérignon au Québec nous la vendons 191$ en Ontario 192.15$ et en Alberta 221.48$.

Les hausses de prix sur le marché albertain ont été observées malgré les baisses de taxes successives et les baisses marquée des salaires des employés (baisse de 36% du taux horaire passant de 11.85$ de l’heure à 7.55$) et les baisses des conditions de travail.

La fragmentation du marché en raison du nombre croissant de magasins, l’augmentation des coûts d’entreposage et les frais de livraison plus élevés ont contribuer à rendre le système privé plus coûteux que l’ancien système public.

Un nombre important de produit est plus disponible aux entrepôts mais divers sondage sont venu confirmer une baisse de la sélection disponible dans la majorité des magasins privées. Les produits ne semble pas se retrouvé sur les tablettes.

Le marketing socialement responsable de l’alcool semble moins efficace avec le secteur privé, sans compter les coûts additionnels qu’entraîne la surveillance du commerce privatisé de l’alcool afin d’éviter la contrebande ou la fabrication illégale.

Les heures d’ouverture ont augmenté ils ont passé de 72 à 112 heures. Il y a également eu une augmentation de magasin de 310 à 1087, par contre chaque point de service offre moins de produits différents.

Bref, l’étude des données depuis 10 ans nous démontre l’échec presque complet des attentes qu’avait formulé le gouvernement Albertain en 1993.» (J-Ève Grenon)

La démonstration est assez éloquente: si le nombre de points de vente a augmenté, le choix a diminué, la responsabilité éthique face à l’alcool s’est évaporée, les conditions de travail des employés ont régressé, les prix ont explosé et le coût économique pour l’Alberta a été dévastateur.

Quelques faits utiles à rappeler à tous les apôtres du tout-privé, notamment chez les jeunes Libéraux. Et une autre preuve que le désir de confier au plus offrant une entreprise aussi performante et rentable pour l’État que la SAQ tient davantage de l’idéologie que d’une froide et précise analyse des faits.

La SAQ est un exemple à suivre dans son domaine; vouloir sa désintégration est non seulement illogique, mais tout simplement stupide et réduirait non seulement le service offert aux clients (surtout en-dehors des grands centres) mais également la richesse de l’État.

Je propose que ceux qui ont été assez stupides pour proposer cela soient échangés à la SAQ du coin, avec la facture, pour une cuvée libérale au goût un peu moins bouchonné.

Au coeur de la tempête

C’est décembre et il neige. La nature s’endort sous un épais manteau de « grosse marde blanche » comme disait mon ancien voisin, et étrangement je me sens rendu au niveau des bilans. Car si le printemps, l’été et l’automne représentent la vie qui s’éveille, qui se développe et qui meurt inexorablement, l’hiver m’a toujours fait penser à une sorte de pause qui n’en finit plus entre deux mondes en suspens, entre la vie qui meurt d’un côté et celle qui pourra revivre, différente, au printemps. Et pendant cette pause, je réfléchis, je cherche un sens à tout ça. Comprendre, du moins essayer…

Est-ce de la nostalgie? Probablement. Si elle me lisait, cela flatterait son égo de savoir que je pense encore à elle et que je m’ennuie. Mais elle ne me lit plus et c’est tant mieux. De toute façon, je ne crois pas qu’elle trouvait que j’avais du talent ou que ça importait d’écrire des mots étheriques dans un univers vide sur des ordinateurs isolés. Mais j’aimerais être enfin libre de ce passé qui me hante. De cet automne d’une relation qui est maintenant définitivement couvert de neige et qui se composte pour faire renaître, au printemps, quelque chose de nouveau.

Les hommes, on est comme ça: on est lent du côté des émotions. Paraît que ça vient de notre côté ancestral de chasseur, où il aurait été plus ou moins utile de se mettre à pleurer devant un prédateur ou à s’émerveiller du paysage quand on devait chasser une proie. Non, nous autres on pense par étapes: on met de côté les émotions, on fait ce qu’on a à faire, et on pleurera plus tard (si possible jamais), on regardera le paysage demain (si on n’a pas d’autre chose à faire) et on réfléchira sur le sens de tout ça peut-être un jour (jamais). Nous sommes des êtres de raisons; nous pensons par objectifs à atteindre.

Par exemple, si tu te retrouves tout nu seul dans la rue, l’homme aura tendance à prendre les choses une par une. D’abord s’habiller. Ensuite manger. Se loger. Se trouver un travail. Se trouver une blonde. Procréer (avoir du fun). Ainsi de suite. Objectifs, étapes à atteindre, buts, précisions, raison. Nous sommes des êtres rationnels. Et souvent, nous avons tendance à mettre les choses ou les gens dans de petites boîtes, des choses qu’on a acquises, des objectifs immatériels cochés d’un gros « x » signifiant qu’ils ont été atteints. Et on se laisse dépérir jusqu’à la prochaine fois.

La femme, c’est différent. Pendant que son homme était à la chasse aux mammouths, elle devait concentrer son énergie à une multitude de tâches: cueillir des petits fruits, s’occuper des enfants, socialiser pour entretenir des relations de coopération, etc. Les femmes sont multifonctionnelles; elles sont capables de faire plusieurs choses à la fois et de faire des liens entre celles-ci plus facilement que les hommes. Leur cerveau dispose de davantage de connexions entre la raison et les émotions; elles sont donc capables de mieux être à date dans leur vie, de faire des choix en fonction de leurs émotions et de plus être à l’écoute de leur corps.

Et qui est mieux que l’autre? Mais personne! Ce n’est pas une guerre! Il va sans dire que les plus grands génies (rationnels) sont des hommes, mais encore une fois les plus grands criminels aussi. L’homme dispose de cette capacité à concentrer toute son attention et son énergie vers des champs d’intérêts très canalisés, puisqu’il se soucie peu de ses objectifs déjà atteints, comme sa femme, son travail, ses amis, etc.

Et c’est là que j’en suis souvent; d’une passion à une autre, sans tête ni queue. D’un objectif à atteindre à un autre. D’une concentration incroyable de ma concentration dans un but à atteindre unique et la mise en oeuvre de toutes mes énergies pour l’atteindre.

Par exemple, quand j’avais vingt ans, j’étais sur l’aide sociale et je ne faisais rien de très constructif. Mon père m’amena faire un tour de moto, et je décidai ce soir-là que j’en voulais une. Le lendemain je suis allé porter mon c.v., j’ai commencé à travailler la semaine suivante, la semaine suivante encore je commençais mes cours de moto et le 1er avril suivant j’étais au volant de mon bolide. Objectif atteint.

Ou encore: je commençai à jouer aux échecs sérieusement à 21 ans. Auparavant, je ne savais que les règles, sans plus, et je ne jouais qu’occasionnellement. J’ai donc joué, joué encore, je me suis inscrit dans un club, je me suis occupé du club, j’ai lu des dizaines de livres sur le sujet, j’ai fait des tournois, j’ai pris des cours avec un maître à qui je lui disais que mon objectif était de devenir un expert. Et en 2005, je devins expert en parties rapides, battant aussi occasionnellement des maîtres. Objectif atteint.

Plus tard, encore, il y eût ce blogue. Objectif: entrenir un des blogues politiques les plus en vue au Québec. Tant d’énergie consacrée à ce blogue, à ces textes qui ne sont que des mots; tant de folies créatrices pour atteindre l’objectif, encore une fois atteint.

Mais il y avait quoi autour? Il y avait l’autre, la femme, celle qui me tempérait, qui me calmait, qui me ramenait sur la Terre et m’aidait à comprendre qu’à la limite c’est pas si important ces trucs-là. Que je n’ai pas besoin de passer trois heures par jour à prendre des notes sur l’appui de la CIA aux traficants de drogue contras cherchant à attaquer le Nicaragua sandiniste; qu’il est finalement inutile de gaspiller mes soirées à écrire sur ceci ou cela. Bref, que l’objectif à atteindre n’est peut-être pas une chose si importante que cela et qu’en me consacrant corps et âme à tant de trucs « dans ma tête » je perdais de vue tout le côté émotionnel de la vie, c’est-à-dire elle, nous, ce qu’on vivait, ce qu’on cherchait à bâtir.

Nous étions dans un cul-de-sac: je ne comprenais pas qu’elle ne pouvait pas comprendre ma passion, et elle voyait ma passion comme une autre lubie inutile qui me détachait d’elle et lui donnait l’impression que je la fuyais. Mais nous étions si différents.

Personnellement – et je sais qu’on me traitera de prétentieux et je peux y faire face – je nous considérais comme deux génies. Pas seulement parce que nous étions les gagnants d’une course de millions de spermatozoïdes, mais parce que nous représentions des caractéristiques vraiment intéressantes: son intelligence émotionnelle et mon intelligence rationnelle. Ensemble, nous aurions pu vraiment nous compléter.

J’ai toujours admirer de quelle façon les femmes parviennent à régler leurs problèmes. Elles se demandent ce qui ne va pas – elles mettent un mot sur l’émotion – puis elles règlent le problème. Elles quittent sans se retourner. Le choix est fait; il n’y a plus le moindre argument de la raison pouvant combattre une décision basée sur des émotions.

Tiens, quand elle m’a laissé, par exemple. Elle en était déjà à l’étape de séparer les meubles et du « copain-copain » alors que je n’avais même pas encore compris (émotionnellement) qu’on n’était plus ensemble. Et plus elle insistait pour accélérer, moins je comprenais. Si bien que ça a dégénéré. J’avais beau lui parler à son côté rationnel et lui dire que tout ça demandait du temps pour l’adaption (on a habité un mois et demi ensemble seulement, dont une grande partie où elle travaillait six jours par semaine et était très fatiguée) et elle de me parler à mon côté émotionnel en me disant que les sentiments n’étaient plus là, ça ressemblait plus à un discours de sourd-muet qu’autre chose. Elle ne comprenait pas mes arguments, et je ne comprenais pas les siens. Nous étions si différents.

J’aurais aimé comprendre son émerveillement devant telle toile ou telle musique. Ça m’arrivait moi aussi de m’émerveiller devant un paysage, mais moins souvent. J’aurais voulu moi aussi pleurer devant un film, ou encore avoir de gros « ups » qui me donnent envie de sauter de joie ou des « downs ». Mais non. Moi je pense en terme d’objectifs; je faisais passer notre bonheur actuel en prévision d’un bonheur futur. Je préférais rembourser mes dettes plutôt que de sortir. J’économisais chaque dollar pour espérer améliorer ma situation et un jour pouvoir avoir assez d’argent pour vivre. Mais pendant que j’atteignais un à un mes objectifs, je perdais ce qui me semblait acqui: elle.

Je me suis demandé: est-ce que c’est à cause de mes médicaments? Ça fait maintenant un an et demi que j’en prends contre l’anxiété. Maintenant, par exemple, je suis capable de dormir des nuits complètes, ou de me faire engueuler par des clients sans péter ma coche, ou de gérer ma vie au quart de tour. Je suis capable de mettre de l’argent dans mes RÉER et de m’imaginer contracter un contrat de services funéraires pour mes vieux jours. Bref, je suis stable, adulte, responsable; je m’entretiens, je suis libre de ma vie, je gère mon budget, je fais des économies, je joue à la bourse (quoi qu’idéologiquement j’aimerais que les transactions soient taxées), je mange bio, je recycle, je prends des marches. « Fitter, happier, and more productive », disait Radiohead. Mais c’est ma vie. Une vie plate; je la comprends d’être partie.

Sauf qu’elle est toujours là, la nuit. Va-t’en! Pourquoi ne me laisses-tu pas dormir tranquille? À toutes les semaines, j’ai quelques relents de réalité qui me rappellent que j’ai déjà été quelqu’un d’autre. Quelqu’un de plus anxieux, de moins sociable, qui avait beaucoup plus de difficultés dans ses relations interpersonnelles, mais qui ressentaient davantage les choses, malgré mon handicap d’être un homme pour tout ce qui concerne les émotions. Et la nuit, souvent, je me vois lui dire: « J’ai besoin de toi ». Et elle s’en va. Car elle, elle n’a pas besoin de moi. Je m’ennuie d’elle, sa chaleur, ses couleurs me manquent, mais elle ne s’ennuie pas de ma froideur et de ma rationnalité.

Je m’ennuie d’elle; pas de la présence de n’importe qui dans ma vie, mais de elle. De ses joies et peines, de ses sourires, de son histoire, de ses rêves. J’ai eu l’occasion de pouvoir me ramasser dans les bras d’une autre, plus jeune, très jolie, mais à quoi bon? Ça m’apporterait quoi, une fois les échanges de fluides corporels terminés? Du vide, que du vide. Pas de sentiments. Qu’un vide émotionnel que je connais déjà très bien par moi-même.

Je me suis toujours demandé pourquoi le génie des échecs Bobby Fischer avait cessé de jouer. Après tout, il était champion du monde, en 1972, après avoir battu Spassky dans un tournoi à Reyjavik, en Islande. Pour la première fois depuis des décennies, un non-Soviétique – un Américain de Brooklyn en plus! – était le champion du monde. Mais maintenant, j’ai compris. J’ai tout compris, car moi aussi je n’ai pas touché au jeu depuis un an. J’ai compris que de concentrer toutes ses énergies dans une seule chose, c’est peut-être un beau cadeau à faire à l’humanité (car l’oeuvre nous dépasse et reste dans le temps) mais c’est terriblement mauvais pour son équilibre mental et ça nous éloigne des autres merveilleuses choses de la vie.

Car après tout, jouer aux échecs c’est juste pousser du bois. Et écrire sur un blogue, c’est juste écrire des mots. Et un livre, c’est juste d’autres mots. Et (…) c’est toujours juste (…).

Mais qu’est-ce qu’on fuit comme ça en se lançant corps et âmes dans des passions qui nous éloignent du bonheur en nous donnant l’impression qu’on a enfin trouvé un sens à sa vie?

Mais qu’est-ce que le bonheur, après tout? Est-ce l’objectif à atteindre ou le chemin menant vers cet objectif? Et comment réconcilier les émotions et la raison, hommes et femmes, afin que l’union des deux forces soit enfin possible?

C’est à toutes ses questions que je réfléchis, au coeur de la tempête, pendant qu’elle est déjà ailleurs, probablement avec quelqu’un d’autre, et que moi je me questionne encore et toujours sur les raisons de cet échec que je me remémore les plus beaux moments. Le Mont Mansfield, 1,1 km. de hauteur et sept heures de marche dans la bouette, quand on était tellement claqué en redescendant qu’on avait eu de la difficulté à macher pendant des jours (photo)… Noël, et sa famille si chaleureuse et accueillante… Les tours de char complètement débiles… Les nuits si chaudes… Les trop rares surprises… Les feux dans le foyer et la lotte à la moutarde… Les feux d’artifice sur le pont… La mine à Asbestos… Le spa… Les quelques partys… Ces rares moments où nous étions enfin un « nous »..

Et je me demande à moi-même: mais de quoi as-tu donc si peur pour ne pas vivre dans le présent et constamment le sacrifier au profit du futur?