Mois : mars 2009

Le CHUM en PPP: la pire des idées

La décision du gouvernement du Québec d’aller de l’avant avec le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) construit en partenariat public-privé (PPP) a de quoi inquiéter les citoyens. Non seulement les PPP coûtent-ils plus chers, mais il y a risque de conflit d’intérêts et l’engagement à long terme augmente les possibilités de dérapage.
D’abord, les PPP sont coûteux, très coûteux. Comme le souligne avec justesse Sylvain Simard, porte-parole du Parti Québécois pour le Conseil du trésor, les entreprises privées peuvent plus difficilement obtenir des taux d’intérêts avantageux que l’État, surtout en période de crise. Les taux pratiqués actuellement sur le marché du crédit sont 2,5% plus élevés pour le privé. Et si les taux venaient à baisser, l’État n’en profiterait pas puisque l’entente est scellée avec l’entreprise qui gère le PPP. Martine M. Bellanger, professeure d’économie à l’École des hautes études en santé publique (EHESP) à Rennes, en France, explique :

Dans la mesure où les PPP comportent un potentiel plus élevé d’aléas pour les entreprises que les contrats traditionnels, leurs banquiers et leurs assureurs en tiennent compte. Comme les promoteurs de PPP ne sont pas des philanthropes, ils reportent ces coûts sur les loyers et les autres formes de paiement exigés des partenaires publics.

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La ministre des finances, Mme. Jérôme-Forget, se défend en disant que le gouvernement sera un bon payeur et qu’il rencontrera ses obligations, mais ce que sous-entend cette déclaration apparaît plutôt comme l’aveu que le gouvernement sera toujours là pour subvenir aux besoins du privé et absorber les dépassements de coût.
Jean Charest martelait depuis des années que les PPP ne devaient pas alourdir la dette publique. Le gouvernement étudie pourtant des scénarios permettant de faciliter l’accès au crédit des consortiums en lice pour ceux-ci après les inquiétudes de ces dernières quant à leur incapacité à se financer adéquatement. Le but du partage de risques consiste à faciliter l’accès au crédit pour les promoteurs privés en faisant porter un fardeau plus élevé sur les épaules du gouvernement du Québec. Ainsi, une partie du risque devient une dette pour les contribuables. Le PPP devait (théoriquement) sauver de l’argent: si en plus de payer les profits des consortiums il faut partager leurs risques, à quoi bon? Qui veut-on récompenser ici : les amis du gouvernement? Pourquoi ne pas simplement bâtir le CHUM de manière traditionnelle et leur envoyer un chèque par le poste tant qu’à ça?
Outre la théorie, il y a la pratique. Une étude financée par l’Association des comptables agréés de Grande-Bretagne a démontré que les PPP sont économiquement plus coûteux que le financement public. ((La Presse, Nouvelles générales, mardi, 4 avril 2006, p. A5, FINANCEMENT DES HÔPITAUX, Les PPP sont trop coûteux, selon une étude anglaise, Noël, André)) Sur 13 hôpitaux construits en PPP et analysés par l’étude, six étaient en déficit. Et quatre de ces six hôpitaux avaient des coûts plus élevés. L’augmentation des coûts observés pour les PPP atteint de 25% à 50% du coût d’un financement traditionnel. Ce n’est d’ailleurs par pour rien que le ministère de la Santé a suspendu la réalisation de plusieurs programmes en 2006, notamment parce que les hôpitaux devaient verser aux promoteurs des montants fixes trop élevés eu égard aux budgets accordés par l’État pour leur fonctionnement régulier.
Par ailleurs, les risques de conflits d’intérêts sont bien réels. Il n’est pas question ici d’enveloppes brunes glissées sous la porte d’un politicien bien en vue (même si ces choses peuvent exister), mais plutôt de promoteurs qui conseillent le centre hospitalier de l’université McGill et soumissionnent pour le CHUM et vis versa. Le danger est clair : une firme peut obtenir des informations dans un projet dont elle profitera dans le second. Pour surveiller tout ce fouillis, un avocat a été embauché par l’agence des PPP à titre d’arbitre des conflits d’intérêts. La bureaucratie dans toute sa splendeur.

Un autre aspect à ne pas négliger est l’engagement à long terme vis-à-vis d’une entreprise privée. Ces dernières peuvent changer ou chuter; on se rappellera que la gestion de l’eau de la municipalité de Hamilton s’est retrouvée dans les mains d’une filiale d’Enron. Les besoins peuvent changer : qui sait si dans 35 ans on aura besoin d’un CHUM rempli à pleine capacité ou s’il ne faudra pas privilégier d’autres solutions? Comme le notait avec pertinence l’organisation Médecins québécois pour le régime public (MQRP) le 8 mars dernier, un PPP ne concerne pas uniquement la construction d’un projet, mais son financement, sa conception, sa transformation, sa possession et son exploitation. Il s’agit d’une structure incroyablement rigide enchaînant l’État pour plusieurs décennies. On en arrive progressivement à des situations quasi-surréalistes, comme dans certains hôpitaux britanniques où on détermine la durée optimale d’une ampoule électrique et où on refuse de la remplacer si celle-ci avait le malheur de brûler avant la date prévue. Le fait que le premier hôpital britannique construit en PPP ait déclaré faillite en 2006 devrait également nous inquiéter. ((La Presse, Nouvelles générales, mardi, 4 avril 2006, idem.))
Ce n’est donc pas un hasard s’il existe un quasi-consensus contre les PPP en santé. L’Ordre de architectes du Québec, l’Association des économistes du Québec, le Parti Québécois, Québec Solidaire, le MQRP, la Coalition Solidarité Santé, la CSN, l’APTS; tous s’y opposent.
Encore une fois, pourtant, le gouvernement fait la sourde oreille aux revendications des citoyens et préfère suivre son idéologie jusqu’au bout, quand bien même celle-ci a prouvé son inefficacité. Jusqu’où faut-il aller avant de comprendre l’illogisme d’une façon de faire qui coûte cher et lie nos mains pour des décennies?
Au lieu d’être de simples locataires du CHUM, pourquoi n’en serions-nous pas propriétaires à moindre coût?

Radio-Canada et la mort de la culture

La culture ne vaut rien.  Le gouvernement ne le dit pas directement, mais c’est la conclusion qu’il faut en tirer à la suite des coupures à Radio-Canada.  La vraie question n’est pas de savoir si la Société Radio-Canada (SRC) est suffisamment financée ou non. Le seul point important, suite aux mises à pieds de 800 employés des réseaux anglais et français de la chaîne publique, consiste à se demander de quel genre de télévision nous avons besoin et si nos politiciens fédéraux ont compris l’importance d’un réseau médiatique publique de qualité au service des citoyens.
Le gouvernement se défend en disant qu’il s’agit d’une conséquence de la crise financière et qu’il n’y peut rien. Facile. Après avoir promis en septembre qu’il ne toucherait pas au financement de la SRC ((La Presse, Actualités, dimanche, ÉLECTIONS FÉDÉRALES, Les conservateurs nient vouloir toucher à la SRC, Ballivy, Violaine)), le Parti Conservateur a agi par la bande en abolissant le Fonds canadien de télévision et en laissant la crise faire le reste du travail.
En effet, le Fonds canadien de télévision consacrait 37% de son budget à notre chaîne publique, soit 106 millions $ pour 2008-2009. Sous les pressions répétées des Pier-Karl Péladeau de ce monde, le fonds a été éliminé début mars, remplacé par un Fonds des médias du Canada beaucoup plus généreux avec les télédiffuseurs privés. Désormais, on privilégie le potentiel d’audimat au-dessus des qualités intrinsèques d’une émission. On décourage ainsi toute forme d’audace et d’innovation en favorisant le plus simple des dénominateurs communs. Prenez à Découvertes et Enjeux, donnez à Loft Story et à Star Académie.
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Parallèlement, la crise financière n’est qu’un prétexte. Oui, les revenus publicitaires ont chuté. Mais pourquoi le fardeau devrait-il entièrement reposer sur la société d’État et sur ses (ex-)employés? Le gouvernement est prêt à accorder des MILLIARDS $ aux constructeurs automobiles pour protéger des emplois. N’aurait-il pas pu allonger le 171 millions $ qui manquait à la SRC/CBC?
Ce manque de sensibilité des Conservateurs vis-à-vis du fleuron de la télévision canadienne en dit long sur leur idéologie du tout-marché et leur manque d’intérêt pour tout ce qui touche la culture. Le problème est pourtant plus profond que cela: il faut nous questionner sur le rôle que nous aimerions donner à la société d’État.
Nous lui demandons actuellement de boucler un budget déficitaire en coupant des émissions culturelles et d’information et en se débarrassant de loyaux employés. Aurait-on idée de demander à un hôpital de cesser de soigner certains patients pour rentrer dans son argent? Ou à une école de réduire ses programmes et de foutre élèves et professeurs à porte? Non, bien sûr. Alors, pourquoi accepterions-nous de sacrifier notre culture là où nous exigerions qualité et respect de nos valeurs dans d’autres domaines?
Certains diront que la culture n’est pas assez importante, qu’elle ne mérite pas ces sacrifices. Qu’on ne peut pas la comparer à la santé et à l’éducation. Vraiment?
La culture est une richesse à long terme. Quand la SRC ouvre son bulletin de nouvelles sur une question politique complexe là où TVA fait la chronique des chats écrasés, il s’agit d’une forme d’éducation complémentaire à celle offerte par le réseau scolaire. Quand la SRC nous présente des émissions de qualité faisant l’apologie d’une alimentation saine et d’un meilleur rythme de vie, toute la société y gagne car nous sommes globalement moins malades. Elle est là, la richesse de la culture. Chaque fois qu’un individu apprend quelque chose grâce à la SRC, il enlève ce fardeau de l’apprentissage à une autre partie du système. Si nous étions honnêtes, nous reconnaîtrions la valeur éducative de Radio-Canada, qui a su allier divertissement et apprentissage, et nous exigerions la même qualité que pour l’éducation « officielle » de nos enfants. Et nous réclamerions un juste financement, tout comme nous ne demandons pas à une école primaire de s’auto-financer.

Les deux dangers guettant Radio-Canada

Si nos gentils politiciens d’Ottawa ne comprennent pas ce point primordial, deux dangers guettent la société d’État:

  1. La marginalisation:il suffit de regarder Télé-Québec pour se convaincre des dangers d’une marginalisation de Radio-Canada. Une télévision n’ayant plus les moyens de ses ambitions et faisant certes des émissions intelligentes, mais dépourvues des moyens permettant de capter l’attention de la majorité de la population.  L’aspect éducatif ne doit pas faire oublier la nécessité de moyens techniques permettant de rendre les émissions divertissantes;
  2. La dénaturation: ce scénario me semble plus plausible. Radio-Canada risque de devenir un clone de plusieurs autres réseaux privés, avec des émissions douteuses, des copies de concepts américains médiocres et dont la seule spécificité sera de nous parler occasionnellement des vaches manitobaines ou des homards néo-écossais. Un réseau gangrené par la publicité et devant faire la course aux cotes d’écoute pour espérer pouvoir survivre à l’année suivante.

Ne pourrait-on pas, nous, Québécois et Canadiens, nous doter d’une télévision et d’une radio publiques bien financés et nous offrant des émissions à la fois de qualité et divertissantes? Radio-Canada coûte présentement en moyenne 33$ par citoyen par année. Il me semble que c’est bien peu pour la richesse informative de ce réseau. Ne pourrions-nous pas oser davantage de qualité?  L’État se prive de milliards $ annuellement à cause des baisses d’impôts accordées au cours des dernières années. Ne pourrait-on pas choisir nos priorités?
Les effets d’un déracinement culturel ne se quantifient peut-être pas entre deux élections, mais à long terme, un peuple éduqué et fort au sens culturel me semble plus à même de faire les meilleurs choix individuels et collectifs permettant le mieux-être de l’ensemble de la population.

De l'utilité de la publicité

Au moment-même où on demande aux citoyens de se serrer la ceinture et en pleine crise économique, le ministère des Affaires municipales a donné il y a deux semaines une subvention de 200 000$ à l’Association des agences de publicité du Québec (AAPQ). ((La Presse, La Presse Affaires, lundi, 23 mars 2009, p. LA PRESSE AFFAIRES1, Se vendre… à l’État, L’industrie publicitaire cherche une aide de Québec, Bergeron, Maxime)) Le but? Promouvoir Montréal comme « capitale de la créativité publicitaire en Amérique du Nord ».  Le site Montreal.ad, dont la version d’accueil est unilingue anglophone, est déjà en ligne. Faire de la publicité pour de la publicité avec l’argent public. Bravo.
Au fait, qu’est-ce que la publicité? Il s’agit d’une forme mesquine de manipulation jouant avec nos émotions et nos sentiments pour nous vendre divers produits. De l’art? Si l’objectif de l’art consiste à nous inciter à acheter un produit non pas sur la base de sa qualité intrinsèque mais parce qu’on nous a assez trompé pour le faire, peut-être. Dans tous les cas, il s’agit d’une formidable perte d’énergie sociale. On a beau vanter les 7400 emplois directs et 5500 indirects reliés à la publicité au Québec, quelle utilité ont réellement ceux qui font de la publicité? « Kossé ça donne? », dirait Yvon Deschamps.
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Rien. Ça ne donne absolument rien. Des ressources gaspillées. Des sommes d’argent qui auraient pu servir à produire des biens ou à offrir des services utiles. Collectivement, nous payons pour ces milliers d’emplois. Oui. C’est facile de toujours blâmer les employés du secteur public qui sont payés « avec nos impôts », mais à chaque fois qu’on achète un produit une partie de l’argent dépensé revient à des travailleurs du milieu de la publicité. Quelle utilité sociale ont ces travailleurs? Ils travaillent tous les uns contre les autres pour nous manipuler et nous convaincre d’acheter le produit X plutôt que le produit Y. On entretient ces salariés de la subjugation mentale avec notre argent.
Évidemment, le système capitaliste est ainsi fait. On a souvent dénoncé l’inefficacité des systèmes publics bureaucratisés, mais quand des milliers de personnes s’adonnent à un travail aussi inutile socialement que la publicité, on appelle cela de la « croissance » ou du « dynamisme ». Quand on pollue notre champ visuel de centaines d’affiches toutes plus insignifiantes les unes que les autres, on appelle cela le « progrès ».
Le monde est ainsi fait. Soit. Nous devons tolérer cette gargantuesque orgie publicitaire. D’accord. Mais pourquoi utiliser en plus nos impôts et nos taxes pour aider l’AAPQ?
Tiens, j’ai une meilleure idée pour faire la promotion de Montréal. On prend le 200 000$, on engage cinq employés municipaux supplémentaires et on les affecte à plein temps à la propreté du centre-ville. Je ne veux pas que Montréal soit la « capitale de la créativité publicitaire en Amérique du Nord », mais j’aimerais beaucoup mieux que Montréal soit propre et accueillante. C”est encore la meilleure des publicités.
Quant à la « créativité » des publicitaires, on pourrait leur demander justement de s’en servir pour trouver d’autres sources de financement pour leurs projets. Il est déjà assez difficile de devoir supporter leurs réclames quotidiennes sans avoir en plus à utiliser les deniers publics pour les entretenir.  S’ils ont fait le choix d’oeuvrer dans un secteur où la manipulation constitue la règle de base, qu’ils le fassent à leurs frais, sans l’aide de l’État.
Avons-nous à être complices de notre propre aliénation?

L'irresponsabilité de André Pratte

Je n’aime pas André Pratte. En fait, j’admire ses talents journalistiques. Ses textes sont bien écrits, concis, d’une précision à faire rêver le chirurgien des mots qui m’habite. Malheureusement, son talent n’a d’égal que sa capacité à manipuler volontairement les gens qui sont assez dupes pour le croire. Dernier exemple en liste: son plus récent éditorial, où il qualifie d’irresponsable le budget provincial. Irresponsable. Pas parce que Jean Charest a menti aux Québécois lors de la dernière campagne électorale en leur affirmant qu’il n’y aurait pas de déficit. Irresponsable. Parce que le gouvernement devrait, selon Pratte, couper dans les services publics. Une belle connerie.
En effet, selon M. Pratte, il conviendrait « d’ajuster l’envergure des programmes sociaux à [notre] capacité fiscale ». Gros bon sens. Oui. Le problème, c’est que Pratte se refuse à considérer le rôle des précédentes baisses d’impôts, qui ont principalement profité aux classes supérieures, dans son analyse. Il considère la « capacité fiscale » comme étant quelque chose de fixe, qui ne peut être modifié. En conséquence, à ses yeux, la seule façon d’équilibrer le budget serait de couper dans les services ou de facturer les utilisateurs au pro-rata, ce qui handicape systématiquement la classe moyenne et les moins fortunés.
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Pourtant, les baisses d’impôts imposées par les gouvernements du Parti Québécois et du Parti Libéral depuis le début des années 2000 ont privé le Québec de près de 10 milliards $ par année. 10 milliards $! Pratte réfute implicitement ces faits d’un trait de crayon: « les politiciens québécois répondront qu’il est impossible d’augmenter les impôts des Québécois ». Ah oui? Laissez-moi comprendre: on ne devrait pas mieux imposer les plus nantis parce que « les politiciens » disent que c’est « impossible », mais d’un autre côté on devrait demander à ces mêmes politiciens qu’ils coupent nos services. Ça, c’est possible, selon M. Pratte. Vous y comprenez quelque chose?
En vérité, si les politiciens jugent qu’il est impossible de hausser les impôts des mieux nantis, c’est largement à cause d’éditorialistes comme André Pratte, qui ne manquent jamais une occasion de réclamer une baisse. Ça se comprend: pensez-vous sérieusement que André Pratte gagne moins de 100 000$ par année?  Et son patron, le milliardaire Paul Desmarais, lui?  Évidemment qu’il a avantage à ce qu’on baisse les impôts! Bien sûr qu’il y gagnerait! Il fait partie de l’élite, d’une minorité de Québécois qui n’ont que peu à gagner d’une redistribution de la richesse. Pour ces gens, le tout-privé représente presque un paradis. Ils ont les moyens de tout se payer, de l’école privée à l’hôpital privé en passant par des tarifs d’électricité plus élevés, des péages sur les routes, alléluia. Ils en ont les moyens.
Mais pour les autres, la classe moyenne et les plus pauvres, ce n’est pas le cas.
On conçoit souvent négativement l’impôt. Pourtant, il s’agit de la principale source de revenus du gouvernement, et c’est cette nécessaire redistribution de la richesse qui permet de bâtir une société plus cohérente. Les riches sont moins riches, mais ils vivent en paix. Les pauvres sont moins pauvres, et ils n’ont pas besoin de voler les riches. Montrez-moi une société plus égalitaire, je vous montrerai une société qui impose adéquatement ses plus riches. Montrez-moi une société pacifique où il est possible de ne pas barrer ses portes le soir, et je vous montrerai une société qui redistribue convenablement sa richesse grâce à des services publics financés à même les impôts. Tout le monde y gagne. Même les plus aisés, qui n’ont pas à s’isoler dans des villas privées entourées de hautes clôtures et de gardes de sécurité pour se protéger des démunis.  Même eux, ils ont avantage à être mieux imposés afin de jouir d’une société plus égalitaire et moins violente.
Baisser les impôts, c’est faire un pas vers l’anarchie et la désintégration sociale. C’est se rapprocher de sociétés inégalitaires où les plus pauvres ne sont peut-être pas des « assistés sociaux », mais au contraire de dangereux prédateurs. Où les mieux nantis cherchent à s’isoler et se croient investis du droit de tout s’acheter, y compris les autorités publiques. C’est ça, que M. Pratte désire?
Le budget Jérôme-Forget est irresponsable, mais ce n’est pas parce qu’il refuse de couper les services. Il est irresponsable parce qu’il ne répare pas les erreurs du passé en réajustant les impôts des mieux nantis à un seuil plus acceptable. Le party est fini. Les baisses d’impôt nous ont trop coûté. Il est temps de dégriser et de faire payer leur juste-part à ceux qui en ont les moyens. Et tant pis pour la minorité de gens qui, comme André Pratte, y perdraient au change.
Nous sommes en démocratie: visons le mieux-être de la majorité!
Au lieu d’augmenter la taxe de vente et d’accroître ainsi le fardeau de la classe moyenne et des plus pauvres, ne serait-il pas temps de faire contribuer plus équitablement les mieux nantis en haussant leurs impôts?

Oser le protectionnisme pour sortir de la crise

Le Bloc Québécois ferait bien de se demander ce qu’a accompli de si formidable le libre-échange depuis quelques années au lieu de s’inquiéter d’un possible retour du protectionnisme aux États-Unis.  Imposer des droits de douanes aux entreprises qui mettent à la porte des travailleurs d’ici pour produire dans le tiers-monde ne constitue pas une menace, mais peut-être la seule solution.
Les États-Unis étaient possiblement le pays le plus libre-échangiste au monde, du moins jusqu’au début de la crise, mais à quel prix? De 2000 à 2007, le revenu du ménage médian baissait de 0,3% par année en termes réels. Le taux d’endettement des ménages américains est passé de 63% du PIB en 1998 à 100% en 2007. ((Le Monde diplomatique, Mars 2009, p. 18 19, Totems et tabous, Le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis, Jacques Sapir)) Face à une concurrence asiatique payant des salaires médiocres, les délocalisations et fermetures d’usines étaient la norme. Conséquence: le secteur manufacturier a fondu comme une crème glacée sur l’asphalte sous un soleil de juillet.
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Parallèlement, toujours soucieuses d’être compétitives à l’échelle internationale, les compagnies ont demandé (et obtenu) du gouvernement qu’il transfère les charges sociales vers les salariés. De 2000 à 2007, le coût des assurances de santé aux États-Unis a augmenté de 68%, les frais d’éducation de 46% et la proportion des citoyens sans couverture sociale est passée de 13,9% à 15,6%. ((Idem.))
Quel succès!
Le politologue français Emmanuel Todd résume bien le problème:

La pression sur les salaires aboutit à l’insuffisance de la demande globale, à l’échelle planétaire. Avant la crise, le système tournait grâce aux Etats-Unis: en situation monétaire et militaire dominante, ils consommaient chaque année 800 milliards de dollars en trop, soit leur déficit commercial annuel. L’Amérique était l’agent de relance de l’économie mondiale et sa surconsommation était financée par le mécanisme des subprimes, des prêts hypothécaires, qui vient d’exploser. La globalisation a dans un premier temps détruit des emplois dans la partie développée du monde. Les pays émergents se sont nourris de cette destruction mais finissent par être touchés par l’effondrement de la demande intérieure des pays qu’ils étaient en train d’affaiblir. C’est le problème classique du virus qui finit par tuer son hôte.

En clair, le libre-échange a mis en compétition des travailleurs occidentaux et du tiers-monde pour fabriquer une multitude de produits. En délocalisant une usine (ce qui devient possible par l’abolition des tarifs douaniers), on permet de produire à moindre prix, mais parallèlement on réduit la demande du pays développé auquel la dite marchandise devait être destinée. On produit davantage, mais ceux qui perdent leurs emplois dans les secteurs manufacturiers ont moins d’argent pour consommer. Ce qui conduit à la crise.
Le Québec, par exemple, a perdu 87 000 emplois dans ce secteur de 2004 à 2008. ((Le Devoir, ÉCONOMIE, samedi, 21 février 2009, p. b1, Manufacturier: un emploi sur sept a disparu, Desjardins, François)) On ne parle pas ici d’emplois payés au salaire minimum, mais de salaires acceptables permettant de faire vivre une famille et… d’acheter toutes les bébelles produites en Chine dans des usines qui pourraient être ici. La situation est identique dans tous les pays les plus avancés: les États-Unis ont perdu 4,1 millions d’emplois dans ce secteur de 1998 à 2008, l’Angleterre a vu disparaître 29% de ses emplois et le Japon plus de 24%. C’est l’hécatombe, et on peut dire merci au libre-échange.
Si le libre-échange a causé la crise actuelle, plusieurs s’empressent de dénoncer ce qui pourrait possiblement permettre de s’en sortir: le protectionnisme. « Non, non, non », les entend-on répéter inlassablement. Encore englués dans leurs dogmes néolibéraux, ils n’ont pas encore constaté l’incroyable implosion de l’économie résultante de leur idéologie. Ils agitent le spectre d’un protectionnisme ayant soi-disant empiré la crise des années 30 pour mieux le dénoncer.
Dans les faits, pourtant, le protectionnisme n’a pas rendu la crise des années 30 plus sérieuse, loin de là. Il ne s’agit pas d’un hasard si John Maynard Keynes, qui a été dans les années 1920 un des plus grands partisans du libre-échange, est devenu un adepte du protectionnisme à partir de 1933. Le libre-échange est incapable de relancer la consommation nationale. Les véritables facteurs ayant aggravé la crise furent plutôt l’instabilité monétaire, l’accroissement des coûts de transport et la contraction de la liquidité internationale. Ce qui se produit actuellement, dans un système on-ne-peut plus libre-échangiste.
Dans une situation exceptionnelle, il faut penser de manière exceptionnelle. Jacques Sapir l’explique:

Des mesures protectionnistes, qui permettent de moduler les échanges avec l’extérieur, à l’encontre de l’autarcie, qui vise au repli sur soi, s’imposent donc. C’est même la condition sine qua non de toute politique de revalorisation salariale qui rende les ménages solvables et permette d’accroître la demande. Augmenter les salaires sans toucher au libre-échange est soit une hypocrisie, soit une stupidité. Par ailleurs, seul le protectionnisme peut arrêter la spirale du moins-disant fiscal et du moins-disant social qui s’est instaurée aujourd’hui. ((Le Monde diplomatique, Ibid.))

Les États-Unis l’ont compris, et ce n’est pas un hasard s’ils exigent que leurs efforts financiers visent avant tout à relancer la consommation intérieure, à offrir des emplois aux États-Unis et non au Mexique ou à Pékin. Ce pays a beaucoup de défaut, mais une de ses qualités est le pragmatisme. Pendant que le Bloc Québécois et à peu près toutes les élites canadiennes et québécoises sont encore éberlués par les événements et s’accrochent à une recette qui a prouvé son inefficacité, nos voisins du sud ont compris l’importance d’un sain protectionnisme permettant de jeter les bases d’une future reprise.
Si aujourd’hui le protectionnisme constitue une hérésie, l’idée même de nationaliser les banques n’en était-elle pas une il y a tout juste un an?
Il faut penser autrement.