Mois : novembre 2009

Permis de conduire: il faut hausser l’âge légal

Nouvelle fin de semaine, nouvelle hécatombe: sept morts sur les routes. Des jeunes, encore des jeunes. Des jeunes, tout comme ceux qui ont conduit avec des passagers dans leur valise ou qui ont fait du surf sur le toit de leur voiture l’été dernier. Des jeunes, des putains de jeunes. Qu’attend-on pour hausser l’âge légal pour conduire un véhicule?

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Au lieu de militer pour une baisse du taux d’alcoolémie maximum toléré de 0,08 à 0,05 gramme d’alcool par 100 millilitres de sang, comme le fait la Table québécoise de la sécurité routière, il serait beaucoup plus utile et logique de s’attaquer au problème des jeunes, alcool ou pas d’alcool. Ce n’est pas le fait d’être à 0,06 ou 0,07 qui cause les accidents: c’est surtout le fait d’être jeune. Jeune et impulsif.

Ainsi, à seize ans, on ne peut pas acheter d’alcool, de billets de loterie ou de tabac. On ne peut même pas voter. On a à peine l’âge de se toucher ou de toucher les autres. La loi traite nos jeunes comme des enfants n’ayant pas encore les capacités intellectuelles et cognitives de décider ce qui est bien ou mal pour eux.



Or, on les laisse filer dans la nuit à toute allure dans des amas de ferraille de plusieurs tonnes. Trop jeunes pour boire, jouer à des jeux de hasard, fumer ou voter, mais assez responsables pour conduire. Trop jeunes pour attraper une cirrhose du foie à quarante ans ou un cancer des poumons à cinquante-cinq, mais assez matures pour se casser la figure dans un arbre ou tuer quelque enfant ayant eu la mauvaise fortune de se trouver sur le passage de ces engins de mort. Trop immatures pour décider du futur de notre pays, mais assez pour s’envoyer en l’air avec le décor.

Pourtant, des études ont démontré que le cortex frontal – qui contrôle le jugement, la prise de décision et le contrôle des impulsions – n’est pas complètement développé avant l’âge de vingt-cinq ans. Ce n’est donc pas un hasard si les compagnies d’assurance imposent des surprimes aux jeunes ou s’il est plus difficile de louer une voiture (ou interdit, comme aux États-Unis) avant cet âge: le cerveau n’est tout simplement pas encore assez fonctionnel pour adopter une attitude réellement prudente sur la route. Le Dr. Jay Giedd, du National Institute of Mental Health, qui a participé à une des études sur le sujet, souligne: « Pour des raisons sociales et biologiques, les adolescents ont davantage de mal à prendre des décisions réfléchies et à comprendre les conséquences de leurs actes ». (( Courrier international, no. 717-718-719, En couverture, jeudi, 29 juillet 2004, p. 28, Adolescents : Les secrets de leur cerveau, Maman, c’est la faute à mes neurones, Claudia Wallis et Kristina Dell, avec Alice Park à New York Time (New York) ))

De la même manière, une étude de la National Highway Traffic Safety Administration, aux États-Unis, a démontré qu’un tiers des jeunes conducteurs de seize ans sont impliqués dans un accident et que la hausse de l’âge légal de conduite d’un véhicule permet de réduire significativement ce nombre. (( Fatality Analysis Reporting System (FARS), National Highway Traffic Safety Administration (NHTSA), 2005 )) Le New Jersey, par exemple, où la limite est de 17 ans, enregistre un nombre largement inférieur de décès et d’accidents que le Connecticut, où l’âge minimum pour conduire est à 16 ans. Et l’Europe fait encore mieux, avec une limite fixée à dix-huit ans.

Certains diront qu’il suffirait de rendre de nouveau obligatoires les cours de conduite. Inutile. Diverses études ont démontré que les jeunes de 16 à 19 ans qui avaient suivi des cours de conduite ont un taux de collision supérieur à ceux qui n’en avaient pas suivis. L’auteur d’un article sur ce sujet, Pierro Hirsch, explique: « Les jeunes apprennent la technique permettant de tenir un volant. Mais la prudence est une attitude, pas une habilité et on ne peut pas l’enseigner en 12 heures ». En clair: on aurait beau rendre obligatoire tous les cours possibles, on ne pourrait pas modifier le fonctionnement du cerveau de l’adolescent.

Des pistes de solution

Parallèlement à la hausse de l’âge minimal de conduite, il pourrait être judicieux de renforcer les limitations du permis probatoire. Actuellement, les jeunes obtiennent un permis d’apprentis, leur permettant de rouler en présence d’un adulte, puis un probatoire, dont les seules limitations sont un nombre de points d’inaptitude inférieurs et une tolérance zéro quant à l’alcool.

Un rapport soumis au congrès américain, en juillet 2008, recommande notamment, pour l’équivalent de notre permis probatoire, la présence d’un adulte détenant le permis régulier pour la conduite de nuit et une limite d’un seul autre adolescent présent dans la voiture. Ce faisant, on s’attaque à deux des facteurs les plus déterminants lors d’accidents impliquant des jeunes, soit la conduite nocturne et l’influence négative des pairs sur la conduite.

Malgré tout, on ne peut se contenter d’instaurer un couvre-feu et une limite du nombre d’adolescents dans la voiture. Il faudrait plutôt que ces mesures soient complémentaires à la hausse de l’âge légal. Celui-ci, sans fixer d’âge précis, pourrait être de dix-huit ans et paraît constituer un bon compromis entre le désir de sécurité de la population et la nécessité de mobilité de nos jeunes. Cette limite d’âge aurait également le mérite d’être cohérente avec celles relatives au tabac, à l’alcool et au jeu. On pourrait très bien imaginer une situation où le permis d’apprentis serait délivré à dix-huit ans, et où un probatoire avec beaucoup plus de muscles serait en vigueur de 19 à 21 ans. Combien de vies pourrait-on sauver ainsi?

Hausser l’âge minimum du permis de conduire ne se fera pas sans heurt. Certains parents n’apprécieront pas d’avoir à reconduire leurs enfants un peu partout jusqu’à dix-huit ans. Mais comme l’a montré l’étude sur le New Jersey, le fait d’avoir moins de mobilité encourage les jeunes à se centrer sur des activités autour de leur école. S’agit-il réellement de quelque chose de négatif?

Quand il est question de sauver des vies, il ne faut pas hésiter. Donnons quelques années de plus de croissance aux cerveaux de nos jeunes et améliorons ainsi la sécurité de l’ensemble de la population.

Un jour, ils nous remercieront. Et s’ils ne le font pas, au moins seront-ils encore en vie.



Le minaret dans nos têtes

D’un point de vue canadien ou québécois, la décision de la Suisse d’interdire les minarets semble étrange, voire anachronique. En quoi des tourelles sur les mosquées nuiraient-elles à qui que ce soit? Ne doit-on pas assurer la liberté d’expression et de culte de tous les citoyens, sans discrimination? Pas si cette liberté d’une minorité nuit à la majorité.
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En fait, la véritable question de tout ce débat porte sur l’Islam, ou plutôt sur la capacité de l’Occident à empêcher la progression d’une religion non pas porteuse de paix, mais principalement de guerre. Bien sûr – retenez vos tomates avant de me les lancer – il existe un Islam modéré, plus sympathique, pratiqué d’une manière personnelle, mais la religion elle-même est expansionniste: le but de l’Islam est de conquérir la Terre entière et les non-islamistes sont des Infidèles.
Or, dans ce monde de guerre contre les Infidèles, les minarets agissent comme des drapeaux que l’on plante sur un territoire défini. Dans la tradition musulmane, le monde est divisé en deux parties: Dar al-Islam, c’est-à-dire la « Maison de la paix » et Dar al-Harb, la « Maison de la guerre ». Pour qu’une zone devienne Dar al-Islam, il faut que cinq appels quotidiens à la prière puissent être entendus. Ces appels sont lancés grâce au minaret, qui permet ensuite de « pacifier » la zone et de la rendre apte à la « paix » islamique. Sans minaret, pas de « Maison de la paix », et donc un état de « Maison de la guerre » où, traditionnellement, la guerre est obligatoire pour tous les musulmans de la zone, et ce, jusqu’à ce que la préséance de l’Islam soit reconnue.
Ainsi, le minaret – tout comme le voile dans la ville quotidienne – représente l’aliénation d’un territoire conquis par l’Islam. Contrairement à d’autres religions pacifistes se pratiquant d’une manière principalement personnelle, l’Islam joue le monde comme une longue partie de Risk et acquière des territoires grâce à ses minarets.
« Du calme, du calme, ce ne sont que des tourelles! » m’objectera-t-on. Oui, pour nous, ce ne sont que des tourelles, indifférentes des clochers d’église. Pour eux, c’est une autorisation à rejeter nos lois et à s’attaquer à nos valeurs. « Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles sont nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants notre armée », expliquait le maire d’Istanbul et aujourd’hui président de la Turquie, Tayyip Erdogan. Pour un musulman, le minaret, c’est le symbole du territoire conquis.
Évidemment, nous vivons dans une société plurielle et ouverte: il nous faut tolérer la diversité religieuse et accepter de faire des compromis. Voilà le dogme du multiculturalisme canadien, qui a de ce fait transformé le peuple québécois en ethnie comme une autre. Sauf que ce même multiculturalisme est à la source d’un procès contre le maire Jean Tremblay parce qu’il veut lire une prière au Conseil de ville au même moment où il défend le droit des musulmans de construire, ici, de tels minarets constituant autant de parcelles de notre territoire que les exégètes de l’Islam considèrent comme conquis et pouvant, théoriquement, être soumis à la Charia. D’un côté, il faut éliminer la prière catholique, mais de l’autre accepter les symboles de l’Islam. Vous y comprenez quelque chose?
Assurer la liberté d’expression des citoyens, aucun problème. Mais la liberté de l’un s’arrête où commence celle des autres, dit le proverbe. Et si la Suisse a jugé bon d’interdire le port de symboles religieux, elle devait être conséquente et empêcher l’érection des minarets.
Le monde n’est plus ce qu’il était. Si nous, Québécois, sommes très préoccupés par le recul du français, il ne faut pas pour autant oublier les autres valeurs qui constituent non seulement des caractéristiques de ce que nous sommes en tant que survivants du seul peuple francophone d’Amérique du Nord, mais également en tant qu’Occidentaux. Les Lumières, la séparation de l’Église et de l’État, l’égalité des sexes et le droit à la liberté de parole ou de dissidence sont autant d’idées qui seraient attaquées de front si nous vivions dans une société islamiste. Moi-même, je croupirais déjà en prison si j’habitais Téhéran ou Kaboul, ou peut-être même en Indonésie.
Ces minarets ne sont qu’un symbole parmi d’autres de l’avancée de l’Islam en Occident. Si la méthode utilisée par la Suisse peut paraître malhabile ou excessive, il ne faut pourtant pas oublier le but visé: protéger nos valeurs et ce pour quoi nos ancêtres se sont battus pendant des siècles. Protéger notre démocratie et assurer la persistance de ce qui nous est cher. Assurer un futur à nos enfants où ils pourront non seulement parler français, mais où ils auront le droit de voter et où les femmes seront encore les égales des hommes. Assurer un futur pluriel et ouvert sur la diversité du monde et de ses cultes tout en limitant l’avancée de religions jugées hostiles à nos valeurs.
Il serait peut-être temps, au Québec, de tenir un sérieux débat sur la place des religions dans nos vies. Quarante ans après une Révolution Tranquille ayant jeté aux orties notre héritage catholique, il faudrait peut-être trouver autre chose que la langue pour remplir cet espace, même si celle-ci est devenue le principal rempart de notre identité. Sinon, nous risquons fort de nous retrouver à l’étroit et de perdre sur tous les fronts.
Quoi qu’avec le minaret du multiculturalisme entre les deux oreilles, on ne s’en apercevrait peut-être même pas…

Corruption: où sont les manifestants?

Que le gouvernement Charest ne veuille toujours pas d’une enquête publique sur la corruption dans le milieu de la construction, on peut comprendre. Qui sait ce qu’on trouverait sous cette lourde pierre immobile d’un parti traditionnellement plus près des milieux d’affaires que des petites gens? Cela, on le comprend. Ce qui inquiète, par contre, c’est que les éditorialistes et quelques organisations diverses soient les seuls à réellement la demander. Les gens ordinaires, les artistes et les activistes, ils ne descendent pas dans la rue pour ces choses.
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Pourtant, en février 2004, ils étaient plus de 4000 dans les rues de Montréal à manifester contre le projet du Suroît, à Beauharnois, où le gouvernement voulait construire une centrale thermique. À cette manifestation, organisée par la coalition Québec « vert » Kyoto, étaient présents la Coalition québécoise contre la pollution atmosphérique, Nicolas Reeves, le fils du scientifique Hubert Reeves, l’Union des consommateurs, le Collège des médecins en médecine familiale, le groupe de musique les Cowboys Fringants…
Et pourtant, en avril 2006, ils étaient près de 12 000 à manifester contre le projet de privatisation partielle du Mont-Orford, dont un proche du Parti Libéral devait obtenir la propriété. La manifestation avait été organisée par la Coalition SOS Parc Orford, où se sont regroupés l’Association de préservation du lac Magog, l’Association des propriétaires riverains du lac Bowker, l’Association pour la protection de l’environnement du lac Orford, l’Association pour la protection de l’environnement du lac Stukely, la Fondation Marécage Memphrémagog, la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP), le Club de conservation chasse et pêche, le Conseil régional de l’environnement de l’Estrie (CREE), les Amis du parc du Mont-Orford, Memphremagog Conservation Inc. et Nature Québec. Des dizaines d’artistes ont dénoncé le projet; Richard Séguin a même écrit une chanson en l’honneur du Mont-Orford sur son dernier album.
L’air pour le Suroît, l’eau, la terre, la nature pour le Mont-Orford. Voilà des thèmes qui inspirent, qui regroupent les écologistes, qui font rêver les artistes, qui mobilisent les foules. Mais quand la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) perd 40 milliards de dollars, ou quand on soupçonne que les soumissions sont systématiquement gonflées pour payer les amis du parti et que le gouvernement s’est engagé à dépenser 42 milliards de dollars, en PPP, pour rebâtir nos infrastructures, où sont les citoyens? Où sont les organisations, les coalitions, les artistes, les amis du peuple et les bons camarades du plateau Mont-Royal? Les chiffres ne sont pas vendeurs. Quarante milliards par ci, quarante-deux milliards par là; ce ne sont que des chiffres, non?
Non.
Au-delà des chiffres, il y a la richesse produite par les Québécois et la capacité de s’en servir à bon escient.
Ainsi, combien de centrales éoliennes, hydro-électriques ou solaires, pouvant produire de l’énergie propre, pourrait-on construire avec une quarantaine de milliards de dollars? Quel magnifique et gigantesque parc ne pourrait-on pas s’offrir avec la même somme? Mais ça, on ne le voit pas. Ou on l’oublie.
On part du principe que l’argent gouvernemental sert soit à baisser les impôts, soit à payer les programmes. On s’est enchaînés dans une logique défensive où on a oublié jusqu’à la possibilité que l’argent – notre argent – puisse servir à améliorer notre vie commune. On préfère s’attacher à un tronc d’arbre pour éviter qu’il ne soit coupé au lieu de se battre pour qu’on puisse en sauver dix.On préfère se battre pour que le gouvernement réduise les cibles de CO2 pour Kyoto plutôt que de se demander ce qu’il aurait pu faire comme progrès écologiques avec une quarantaine de milliards de dollars. On a évacué le domaine des chiffres pour les laisser aux comptables. Et les comptables, eux, ils calculent, sans se soucier de nos besoins.
En fait, l’absence de mobilisation de masse contre les pertes de la CDPQ ou contre la corruption possible du gouvernement ne constitue qu’un signal supplémentaire de la résignation des citoyens quant à leur capacité à opérer un réel changement dans le système. Empêcher la construction d’une centrale thermique, bloquer la privatisation d’un parc, d’accord, mais tant qu’on ne touche pas aux véritables enjeux, aux grosses sommes d’argent. Déstabilisés par un jeu politique qu’on ne comprend plus, on bouge au pièce par pièce, n’attendant qu’un morceau offrant assez de poigne pour s’y accrocher jusqu’à l’excès. Pendant ce temps, la roue continue de tourner.
Et si, pour une fois, on osait changer l’ordre des choses? Et si on descendait dans la rue et qu’on ne se contentait pas d’un petit changement pour nous attendrir, mais qu’on remettait en cause une façon de fonctionner où notre gouvernement semble s’acoquiner avec des entreprises privées pour gaspiller notre argent en faveur d’entreprises corrompues nous offrant des services de moindre qualité et trop chers?
Avant de penser à hausser nos tarifs et impôts ou de couper nos services, il faudrait peut-être s’assurer que notre gouvernement gère notre argent avec la même hardiesse que celle qu’il emploie pour défendre ses amis du privé.
Et pour qu’il le fasse, il devra être forcé de le faire. À la vie comme en politique, tout est question de rapport de force.

Quelle paix linguistique?

Certains éditorialistes canadiens parlent du projet péquiste de renforcement des lois linguistiques comme étant une mauvaise idée parce que cela nuirait à la « paix linguistique ». Comme l’ont démontré les statistiques publiées hier, ce n’est plus seulement Montréal qui s’anglicise, mais également sa banlieue. Pire, la vitalité linguistique de l’anglais, dans la région de Montréal, surpasse celle de la plupart des villes et provinces canadiennes! Vous avez dit: paix linguistique?
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Soit le tableau ci-bas: (( Source: Recensement Statistique Canada 2006. J’ai utilisé les mêmes municipalités qu’ici pour déterminer les villes de la couronne sud et de la couronne nord.))
Indice de vitalité linguistique (IVL) du français et de l’anglais dans diverses villes, banlieues et divisions de recensement au Canada

Ville/région IVL Anglais IVL Français Province IVL Anglais IVL Français
Laval 1.82 1.06 Nunavut 1.67 0.55
Montréal 1.48 1.09 Québec 1.29 1.03
Banlieues insulaires 1.31 0.92 Ontario 1.17 0.59
Couronne sud 1.21 1.03 Territoires du Nord-Ouest 1.17 0.45
Couronne nord 1.10 1.02 Colombie-Britannique 1.16 0.28
Total banlieues 1.33 1.03 Manitoba 1.18 0.44
Toronto 1.30 0.45 Alberta 1.12 0.32
Grand Vancouver 1.24 0.33 Territoire du Yukon 1.11 0.49
Division No. 6 (Alberta) 1.13 0.30 Saskatchewan 1.11 0.24
Peel (Ontario) 1.30 0.43 Nouveau-Brunswick 1.07 0.91
Division No. 11 (Alberta) 1.15 0.33 Nouvelle-Écosse 1.04 0.53
York (Ontario) 1.31 0.39 Île-du-Prince-Édouard 1.04 0.50
Ottawa (Ontario) 1.21 0.71 Terre-Neuve-et-Labrador 1.01 0.34

L’IVL se calcule en divisant, pour chaque langue, le nombre de ses locuteurs selon la langue d’usage par celui selon la langue maternelle. Un quotient supérieur à 1 signale une vitalité plus élevée; un quotient inférieur à un une vitalité plus faible. On peut parler de force d’attraction d’une langue, ou d’incitatif à la parler, selon la force de l’IVL.
Les résultats sont spectaculaires. La vitalité de l’anglais en banlieue de Montréal, avec un résultat de 1.33, est à la fois plus élevée que celle de toutes les provinces canadiennes (sauf le territoire du Nunavut), mais également que les sept divisions de recensement les plus populeuses au pays (à l’exception de Montréal)! Pire: Laval, avec un indice de 1.82, est de loin l’endroit au Canada où l’anglais se porte le mieux, suivi de près par Montréal elle-même. Dit autrement: on a davantage de chance de conserver sa culture anglophone à Laval, Montréal et sur la rive-sud qu’à peu près partout ailleurs au Canada! Et ce phénomène n’est pas que montréalais: l’IVL de l’anglais pour l’ensemble du Québec atteint 1.29. Le Québec est donc la province ou territoire où l’anglais se porte le mieux, immédiatement après… le Nunavut!
Évidemment, la vitalité de l’anglais ne signifie pas automatiquement la faiblesse du français. Les langues tierces ont tendance à se maintenir beaucoup plus longtemps dans le reste du Canada qu’au Québec, où les immigrants s’identifient assez rapidement soit au français, soit à l’anglais. Ainsi, un francophone aura tout de même plus de chance de conserver sa langue et sa culture à Laval, avec un IVL du français de 1.06, qu’à Ottawa, avec un IVL du français de 0.71.
Par contre – et c’est le point important – le fait que l’IVL des deux langues soit en progression constitue un indicateur de lutte pour la francisation des nouveaux arrivants. Quand deux langues progressent à la fois, c’est le signe d’une féroce compétition où il n’y a pas clairement de langue commune établie. En d’autres mots: sur papier, le français est la langue commune partout au Québec, mais statistiquement, l’anglais constitue une langue plus attractive pour un nombre assez important de personnes pour que cette langue surpasse la langue officielle de notre nation.
Dans un contexte normal, comme on peut le constater pour les autres provinces, il y a une langue commune qui progresse (IVL au-dessus de 1) et les autres langues régressent (IVL inférieur à 1); il s’agit d’un processus normal d’assimilation des nouveaux arrivants à la langue commune. Mais au Québec, et plus spécifiquement à Montréal et dans sa banlieue, l’assimilation vers la langue commune se fait de plus en plus difficilement. Au fur et à mesure que l’IVL de l’anglais augmente, on crée donc une formidable tension sur la langue française, qui doit résister pour assurer son maintien au-dessus du seuil de renouvellement de « 1 ». Plus la vitalité et l’attirance de l’anglais augmentent, plus il devient difficile de maintenir le français au-dessus de ce « 1 » fatidique. Les deux langues sont en conflit.
La paix des lâches
Dans ce contexte, on peut difficilement parler de paix linguistique. Une paix négociée, acceptée, se retrouve dans un certain statu quo faisant le bonheur des deux partis. Actuellement, ce statu quo n’existe pas. Les francophones sont maintenant minoritaires à Montréal, où le français y régresse de manière spectaculaire, les banlieues s’anglicisent plus rapidement que la métropole au niveau de la langue maternelle, le nombre de nouveaux locuteurs anglophones dans ces mêmes banlieues explose et l’indice de vitalité linguistique démontre un profond déséquilibre des forces des deux langues.  Hier c’était Montréal, aujourd’hui ce sont les banlieues, et demain ce seront les régions.
Qu’on parle de paix linguistique, de nécessité d’attendre avant d’agir ou qu’on parle de peur injustifiée tant qu’on voudra, les faits sont là. Le français recule, certaines villes de banlieue sont encore plus attractives pour les anglophones que la ville-centre, et de tels résultats ne peuvent rien indiquer de positif pour l’avenir du français au Québec. Cette situation ne peut conduire qu’à une vitalité croissante de l’anglais, au fur et à mesure qu’on bilinguise les commerces et qu’on force les Québécois à parler l’anglais dans leur quotidien, sous peine de ne pas se faire engager ou de se faire congédier.
Quand on est à genoux, le couteau sous la gorge avec le village qui brûle derrière soi, on n’est pas en paix. On est vaincu.

Banlieue: la défrancisation tranquille

Il y a quelques semaines, j’écrivais un billet démontant le mythe de l’exode des francophones de Montréal vers la banlieue. À écouter certains, il aurait suffit de redonner le goût de Montréal aux francophones en y plantant des arbres et en y inaugurant des parcs pour qu’ils quittent une banlieue soi-disant hyper-francophone et reviennent dans la métropole. J’ai utilisé les chiffres de Charles Castonguay pour détruire cette idée: entre 2001 et 2006, la population de langue maternelle française a connu une croissance de 4,7% dans la banlieue montréalaise, contre 16,4% pour celle anglaise. Mais il me fallait aller plus loin.
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Ainsi, dans un soucis de transparence, je me suis demandé si les statistiques iraient dans le même sens si on ne prenait pas la langue maternelle comme référence, mais plutôt la langue utilisée à la maison. Il me semblait que dans un contexte où nous recevons plus de 50 000 immigrants chaque année et où nous espérons en franciser la vaste majorité, la langue de naissance était moins importante que la langue utilisée aujourd’hui dans son quotidien le plus intime, chez soi. On peut baragouiner le français en public ou être né dans une famille francophone, mais la vraie langue, celle qui compte, celle qui nous transporte et qui est réellement vivante, c’est celle qu’on parle chez soi.
Les résultats sont tout aussi définitifs: la banlieue s’anglicise presque aussi rapidement que la ville. Il n’y a donc pas d’exode des francophones de Montréal, mais une anglicisation généralisée de toute la région.
Observez le graphique ci-bas. (( J’ai utilisé la même méthode que dans ce billet. J’ai distribué au pro-rata de chaque langue les résultats des réponses multiples. Tous les chiffres proviennent des recensements de 2001 et 2006 de Statistique Canada. J’ai calculé les statistiques en tenant compte des fusions et défusions municipales.)) (Vous pouvez également consulter les données brutes qui m’ont permis de faire ce tableau)

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Nom de la municipalité ou de la région Pourcentage de la population parlant français à la maison* Pourcentage de la population parlant français à la maison* Différence entre les pourcentages de locuteurs français*
Croissance totale des locuteurs de langue anglaise Croissance totale des locuteurs de langue française
Couronne sud
Boucherville 96.7% 96.4% -0.3% 2.7% 7.6%
Brossard 60.4% 56.2% -4.2% 6.9% 1.5%
Candiac 82.8% 83.7% 0.9% 21.2% 26.4%
Châteauguay 67.2% 66.3% -0.9% 0.3% 2.2%
Delson 94.9% 90.2% -4.7% 84.8% -1.6%
La Prairie 93.8% 92.2% -1.6% 9.7% 14.6%
Longueuil 88.3% 85.1% -3.2% 4.8% -2.6%
Notre-Dame-de-l’Île-Perrot 77.0% 72.0% -5.0% 37.2% 8.7%
Saint-Bruno-de-Montarville 85.9% 86.6% 0.7% 19% 0%
Pincourt 59.9% 54.6% -5.3% -8.2% 4.2%
Saint-Constant 93.5% 93.0% -0.5% 13.7% 6.4%
Sainte-Catherine 94.6% 95.4% 0.8% -25.9% 2.2%
Sainte-Julie 98.1% 98.2% 0.1% -34.0% 9.8%
Varennes 98.9% 98.6% -0.2% 7.3% 6.0%
Vaudreuil-Dorion 83.1% 74.5% -8.6% 67.6% 15.4%
Vaudreuil-sur-le-Lac 86.1% 73.9% -12.3% 185.0% 24.7%
Laval 78.8% 73.4% -5.4% 30.0% -0.3%
Couronne nord
Blainville 96.2% 94.8% -1.4% 90.1% 27.4%
Boisbriand 89.2% 90.4% 1.2% -5.6% 0.1%
Bois-des-Filion 97.7% 98.0% 0.3% -42.4% 10.0%
Deux-Montagnes 77.6% 77.8% 0.2% -4.4% 1.7%
Lorraine 88.9% 88.5% -0.4% 2.0% 0.9%
Mascouche 96.8% 96.2% -0.5% 19.1% 14.7%
Repentigny 98.8% 97.4% -1.3% 69.3% 3.8%
Rosemère 78.3% 78.4% 0.0% 9.7% 7.2%
Sainte-Anne-des-Plaines 99.3% 97.6% -1.8% 87.5% 0.1%
Sainte-Marthe-sur-le-Lac 95.2% 92.7% -2.5% 66.3% 25.2%
Sainte-Thérèse 95.1% 94.8% -0.3% 20.3% 3.9%
Saint-Eustache 96.2% 95.3% -0.9% 15.7% 2.8%
Terrebonne 98.0% 96.4% -1.5% 60.4% 15.4%
Banlieues insulaires
Baie-d’Urfé 17.4% 15.4% -1.9% 3.0% -10.2%
Beaconsfield 22.1% 24.0% 1.9% -3.7% 7.9%
Côte-Saint-Luc 13.1% 14.0% 0.9% -1.7% 11.1%
Dollard-des-Ormeaux 18.7% 16.1% -2.6% 1.1% -11.5%
Dorval 32.1% 29.4% -2.7% 2.2% -5.2%
Hampstead 12.7% 12.4% -0.3% 1.9% -1.2%
Kirkland 22.2% 20.6% -1.6% 3.4% -6.0%
Mont-Royal 48.6% 49.9% 1.2% -5.2% 2.6%
Montréal-Est 93.0% 91.3% -1.7% -15.2% 5.0%
Montréal-Ouest 13.9% 12.8% -1.2% 6.4% -7.9%
Pointe-Claire 21.0% 19.9% -1.1% -1.0% -1.7%
Sainte-Anne-de-Bellevue 43.7% 39.5% -4.2% 11.7% -2.9%
Senneville 41.3% 36.2% -5.1% 12.4% -13.0%
Westmount 18.7% 20.1% 1.4% -3.5% 8.3%
Couronne sud 84.5% 82.0% -2.6% 9.2% 2.7%
Laval 78.8% 73.4% -5.4% 30.0% -0.3%
Couronne nord 95.0% 94.2% -0.8% 19.1% 9.6%
Banlieues insulaires 23.8% 23.1% -0.7% 0% -1%
Montréal 62.0% 59.6% -2.4% 4.4% -1.8%
Total des banlieues rapprochées 77.0% 75.0% -2.0% 7.6% 4.2%

*Données comprenant les réponses multiples distribuées au pro-rata des réponses francophones et anglophones.
Malgré quelques gains très localisés, on constate un recul généralisé du français dans les banlieues, principalement à Laval. Dans cette ville, l’anglicisation est spectaculaire: baisse de 5% du nombre de personnes parlant le français à la maison en cinq ans, et une croissance de 30% de la population anglophone! À ce rythme, les francophones seront minoritaires dans l’Île-Jésus vers 2026. Dans la couronne sud, la situation n’est guère beaucoup plus réjouissante. Une croissance très modeste de 2,7% de la population francophone, contre 9,2% pour les anglophones!
En fait, seules les banlieues sur l’île de Montréal n’enregistrent pas de perte majeure quant au français. Si on habite la métropole et qu’on désire vivre dans un endroit où le français progresse, il faut viser Beaconsfield, Ville Mont-Royal ou Westmount. Les gains du français y sont insignifiants en comparaison des pertes dans les autres localités de la région, mais un gain n’est-il pas un gain?
On le constate: ceux qui veulent résumer le problème linguistique à une question de qualité de vie ou de retour à la ville des francophones ont tout faux. Même si demain matin on rapatriait des dizaines de milliers de francophones à Montréal, il ne s’agirait que d’un trou supplémentaire dans la banlieue. C’est toute la région métropolitaine qui s’anglicise.
On a cru que les anglophones finiraient par se franciser lorsqu’ils quitteraient l’île, mais c’est le contraire qui s’est produit: ce sont les francophones qui s’anglicisent et qui contribuent à augmenter la tension linguistique sur des banlieues de plus en plus éloignées. Les anglophones, même s’ils sont ultra-minoritaires, réussissent à imposer leur langue partout où ils vont. Ils trouvent toujours un petit Québécois à-plat-ventriste pour leur parler en anglais.
Dans ce contexte, on ne peut que se réjouir de la création officielle, dimanche prochain, du Mouvement Montérégie français. Pour le moment, il s’agit d’un bien petit pansement sur l’hémorragie, mais il faut commencer quelque part. L’anglicisation progresse, le français recule, mais la résistance s’organise. Et, surtout, elle n’a plus peur de s’afficher.
À quand un Mouvement Laval français? Et surtout, à quand des Québécois assez fiers de leur langue pour avoir envie de la partager avec les nouveaux arrivants, de les aider à s’intégrer en leur parlant strictement en français?


AJOUT: Lysiane Gagnon perpétue, encore aujourd’hui, le mythe de l’exode des francophones de Montréal. Pourtant, les chiffres sont sans équivoque: la banlieue s’anglicise aussi rapidement que la ville-centre, ce qui démontre on-ne-peut-plus-clairement que ce n’est pas en « ramenant les jeunes familles à Montréal » qu’on empêchera l’anglicisation de la région, mais bien en prenant le problème de front et en s’attaquant à de qui permet à la langue anglaise d’être aussi vivace non seulement à Montréal, mais également en banlieue.