Mois : mars 2010

Budget 2010: prendre du pauvre pour donner au riche

« Payez, les pauvres! » aurait pu dire le ministre Bachand en déposant son budget cet après-midi. Aux prises avec un déficit largement causé par les généreuses baisses d’impôt accordées aux mieux-nantis par les gouvernements libéral et péquiste, le ministre des finances a décidé de refiler la facture à la classe moyenne et aux plus démunis. On en revient toujours là: on réduit les revenus de l’État quand l’économie va bien, et on s’attaque à la « bête »en coupant les services et en haussant les tarifs dès qu’une crise frappe. Prévisible.

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En fait, ce qui surprend avec ce budget, c’est la manière quasi-désinvolte avec laquelle on cible principalement les plus démunis pour renflouer les coffres de l’État. Taxe sur la santé, ticket modérateur, hausse de la TVQ, hausse des tarifs d’électricité, hausse des frais de scolarité: si on pouvait simplement taxer la pauvreté, on le ferait. D’une manière systématique, on vise les plus pauvres et on épargne les mieux-nantis.
Soit les statistiques suivantes.

L’impact du budget provincial sur les quintiles de revenu inférieur, moyen et supérieur ((Les quintiles du revenu proviennent des données de Statistique Canada pour l’année 2007 ))

Revenu total 13 200$ 41 528$ 109 459$
Taxe-santé à 200$ par année (( À partir de 2012 )) 1.52% (( Le lecteur attentif notera que l’exemption pour la taxe-santé, pour une personne seule, sera à 14 040$. Cela ne change pas le calcul total, ou très peu. Ces chiffres ne sont qu’à titre indicatif; une personne gagnant 14 040$ paiera effectivement une charge plus élevée de son revenu qu’une personne en gagnant 40 000$ ou 110 000$. Le but du tableau n’est pas d’être hyper-précis, au dollar près, mais de démontrer la tendance générale. Dès qu’un individu atteint le 14 040$, à la limite du quintile inférieur, il est largement défavorisé.)) 0.48% 0.18%
3,37 visites par année médecin à 25$ par visite (( Le chiffre moyen de 3,37 visites par année vient d’ici et le 25$ vient du rapport Castonguay, qui recommandait ce ticket-modérateur pour aller chercher 600 millions $ par année et dont le gouvernement semble vouloir s’inspirer pour aller chercher plus de 500 millions $ par année.)) 0.64% 0.20% 0.08%
Augmentation de un cent du bloc patrimonial d’Hydro-Québec (( Les statistiques pour cette augmentation proviennent de cette étude et les hausses auront lieu vers 2013 )) 0.70% 0.44% 0.24%
Augmentation de la TVQ de 1% 1.00% 1.00% 1.00%
Surcharge financière 3.85% 2.12% 1.50%
Augmentation des frais de scolarité de 10% (( Le ministre a précisé qu’il y aurait une autre hausse à partir de 2012, et il a souligné que les étudiants contribueraient à « seulement » 13% des coûts de l’éducation, contre 23% ailleurs au Canada. Ces statistiques se basent donc sur l’hypothèse – plausible – que le ministre voudra, en 2012, rejoindre la moyenne canadienne )) 1.64%
Surcharge financière de l’étudiant 5.50%

On le constate, l’effort demandé aux moins-nantis est supérieur à celui exigé des plus hauts revenus. Cela n’est pas surprenant, car la plupart des mesures annoncées par ce budget sont régressives et ciblent donc plus directement les plus défavorisés. Que ce soit au niveau de la taxe-santé, qui pénalisera du même montant le millionnaire et l’employé de McDonald, du ticket-modérateur ou de la hausse du tarif patrimonial d’Hydro-Québec, la classe moyenne et les plus démunis seront systématiquement plus affectés par ces hausses: 3,85% des revenus du quintile inférieur seront ponctionnés, contre 2,12% pour un revenu moyen et un maigre 1,50% pour les mieux-nantis. Malgré un « impôt sur la solidarité » qui prévoit rapporter, en moyenne, et principalement aux familles, un minime 174$ par année, ce budget consacre une augmentation des inégalités sociales. Pour un étudiant, qui doit souvent travailler dans des emplois précaires en plus de suivre ses cours, la hausse sera encore plus dramatique: 5,50% de son revenu annuel! Et le le pire, c’est que ces chiffres sont optimistes.
En effet, la vérité est encore plus pathétique. La hausse de la TVQ de un pourcent, que j’ai réparti de manière égale dans le graphique ci-haut, frappera plus fortement les personnes défavorisés, car celles-ci ont moins tendance à épargner. Concrètement, un individu gagnant 13 000$ par année dépensera la quasi-totalité de cet argent dans des biens de consommation courante – taxables – alors qu’un individu en gagnant 110 000$ risque d’en mettre de côté, dans des RÉER ou ailleurs, ce qui réduira l’emprise de la taxe sur lui. On pourrait toujours arguer que l’épargne constitue une consommation future, mais puisqu’on ignore quelle sera la valeur de la taxe dans dix ou quinze ans – plusieurs seraient tentés de la réduire lorsque l’économie ira mieux -, il faut partir du principe que cette hausse pénalisera principalement les moins-nantis.
De la même façon, la moyenne de 3,37 visites par année chez le médecin est trompeuse. Un individu vivant dans la pauvreté, et qu’on appauvrira encore davantage avec ce budget, est forcément plus malade qu’une personne mieux-nantie. Il a été démontré que plus de 1,4 millions de personnes meurent, à chaque année, des causes des inégalités sociales dans les pays développés. Une étude de l’Institut canadien de la santé a aussi démontré le lien empirique entre pauvreté et santé. On peut donc estimer que le nombre de visites risque d’être supérieur, advenant, bien sûr, qu’une personne ne décide pas d’éviter de se présenter chez le médecin pour ne pas avoir à payer le coût de la visite, ce qui gonflerait le nombre de morts causés par les inégalités sociales. Dans tous les cas, l’appauvrissement entraîne la malade, et en fixant des tarifs égaux pour tous, on s’attaque plus fortement aux pauvres.
Qui plus est, on constate que si les particuliers et les entreprises consacrent 38,1% de l’effort financier exigé, les coupures dans les dépenses gouvernementales et des organismes atteignent 51,2%. Or, qui profite le plus des programmes gouvernementaux, sinon les citoyens de la classe moyenne et les plus démunis? Qui a le plus besoin du service des fonctionnaires de l’État, eux qui subissent encore cette injustice de voir qu’un départ sur deux n’est pas comblé, sinon ceux qui n’ont pas les moyens de se payer les services du privé? Pire: comment se fait-il que sur le 38,1% de l’effort des particuliers et des entreprises, ces dernières ne participent qu’à 7,1%? Dans les années 50, elles contribuaient à plus de 50% des revenus de l’État, mais aujourd’hui ce n’est même pas 10%. Pourquoi ne pas avoir annulé, comme le suggérait Québec Solidaire, la taxe sur le capital des entreprises, pour aller chercher 503 millions de dollars?
Aussi, pourquoi ne pas avoir créé un nouveau palier d’imposition pour les plus riches et ainsi aller chercher plus d’un demi-milliard de dollars? Pourquoi ne pas avoir imité, comme le soulignait Jean-François Lisée, la Grande-Bretagne, qui vient d’augmenter son taux d’imposition supérieur à 50%?
Au-delà des chiffres et de l’appauvrissement généralisé de ceux qui n’ont pas les moyens de participer à la grande « richesse individuelle » prônée par le Parti Libéral et sanctifiée par le Parti Québécois, on constate que si ce budget demande des efforts à tous les citoyens, ceux-ci sont répartis différemment selon qu’on gagne plus ou moins d’argent.
À une certaine époque, on croyait à la redistribution de la richesse. On comprenait que la pauvreté entraînait des coûts importants – ne serait-ce qu’au niveau du crime et de la santé. Aujourd’hui, on a inversé la pyramide et on opère désormais la redistribution inverse: on prend du pauvre et on donne au riche.
Un gouvernement à ce point méprisant pour la classe moyenne et les plus démunis devrait être pénalisé. Mais le problème, c’est que l’opposition, en face de lui, pense de la même manière et ne s’oppose que pour la forme.
Vous m’avertirez quand vous verrez du changement. Pour le moment, je dois travailler. Faut qu’il se paie, le party que les plus riches s’offrent depuis des années avec nos gouvernements de droite au pouvoir!

Manifeste pour une inclusion québécoise

Tout le monde écrit des manifestes ces temps-ci. Voici le mien, inspiré par les propositions de citoyenneté québécoise de la Société Saint-Jean-Baptiste et par ma propre compréhension de la nécessité de définir un vivre-ensemble offrant aux Québécois un cadre assurant le respect de leurs valeurs fondamentales, et aux immigrants des règles claires leur permettant de s’intégrer au vivre-ensemble québécois.


Dans le débat identitaire qui secoue actuellement le Québec, certains universitaires ont voulu définir, dans leur manifeste pour un Québec pluraliste, une position d’ouverture aux minorités et d’adaptation réciproque entre celles-ci et le peuple majoritaire. Selon eux, il serait acceptable, voire souhaitable, de ne pas exiger l’intégration des immigrants aux mœurs de la majorité sous prétexte de ne pas les brimer dans leurs valeurs. Il faudrait accepter un « équilibre mouvant » entre les droits de la majorité et ceux de chaque individu. Autrement dit, il faudrait s’enorgueillir du statu quo et revivre éternellement le débat sur les accommodements raisonnables que ne manquerait pas de susciter cette absence de règles claires.

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Je crois, au contraire, qu’il importe de définir clairement les attentes du peuple québécois face aux nouveaux arrivants afin de faciliter leur intégration à une culture québécoise possédant une histoire, un présent et un futur commun. Les Québécois accueillent volontiers les personnes qui s’établissent ici avec le désir de contribuer à la poursuite d’une entreprise culturelle commune où le français, la laïcité et l’égalité entre les hommes et les femmes constituent des valeurs incontournables.
Ces valeurs communes ne constituent pas la projection de nos propres valeurs personnelles, comme voudraient le faire croire les signataires pluralistes, mais plutôt le fruit d’un large consensus qui s’est exprimé et qui continue de s’exprimer dans nos médias, à notre Assemblée nationale et au sein de la société civile. L’espace civique québécois repose sur l’adhésion des citoyens québécois aux lois et aux institutions qui représentent notre appartenance à ces valeurs, exprimées dans notre culture commune.
Culture commune et diversité des apports
Il est normal que toute société d’accueil s’attende à ce que les nouveaux arrivants adhèrent à une culture commune. Chercher l’intégration des immigrants ne constitue pas, comme l’affirment les tenants du multiculturalisme pluraliste, une discrimination ou une exclusion de la différence. Il s’agit plutôt d’une ouverture à la diversité, d’une incitation au dialogue avec d’autres cultures qui, en respectant les valeurs fondamentales des Québécois, permettent réellement d’enrichir la culture québécoise et d’éviter les sempiternels affrontements identitaires.
La cohésion de la société québécoise n’entraîne pas et ne peut entraîner l’éradication des fidélités familiales et historiques liées au pays ou à la culture d’origine : d’une part, parce que les citoyens québécois jouissent des libertés individuelles; d’autre part, parce que le modèle québécois d’intégration suppose que ces références ne sont ni effacées ni gardées en vase clos, mais réinvesties dans la société d’accueil.
En établissant clairement nos exigences face aux nouveaux arrivants quant au respect de notre culture commune, on leur offre ainsi la véritable liberté d’exprimer leurs propres racines identitaires dans un cadre leur permettant de participer au devenir commun. C’est précisément en réitérant le caractère non-négociable de nos valeurs fondamentales – langue française, laïcité, égalité entre les hommes et les femmes – qu’on réussit à construire une société cohérente où l’apport immigrant n’est pas perçu comme une menace à l’identité québécoise, mais comme un enrichissement.
Le soutien à l’intégration
Cette approche inclusive ne fait pourtant pas abstraction de la complexité du processus d’intégration à la société québécoise et elle reconnaît que certains groupes de citoyens victimes de discrimination ont besoin d’un soutien. Celui-ci leur est accordé au nom de l’égalité plutôt que de la différence, et pour résoudre un problème, pas pour créer un droit différent.
En conséquence, les interventions de l’État québécois pour redresser les inégalités fondées sur la différenciation tendent à recréer, tant dans les relations avec les partenaires que dans le mode d’action, les conditions de mixité de la vie réelle. L’État s’adresse aux citoyens qui vivent une même situation, qu’elle qu’en soit la cause, et non à des catégories permanentes de citoyens. On ne parle donc plus de relations avec des « communautés culturelles », mais avec la communauté québécoise dans toute la diversité de ses expressions.
L’État québécois intervient donc pour réduire les obstacles sociaux à l’intégration, peu importe la cause (origine ethnique, sexe, classe sociale, handicap, etc.), parce qu’ils freinent l’accès à l’égalité des citoyens.
Le message de l’État aux citoyens
Dans l’approche inclusive, l’espace civique québécois est déethnicisé et déconfessionnalisé, les fidélités ethniques ou religieuses relèvent de choix personnels et non politiques. Il repose sur l’adhésion des citoyens québécois aux lois et aux institutions de la communauté québécoise, selon des principes acceptés comme universels. Il s’adresse à tous les membres de la communauté en tant que citoyens québécois et non en tant que Noirs, Musulmans, Italiens, Juifs ou Canadiens-français.
Ainsi, lorsque l’État s’adresse aux citoyens, il adopte un discours inclusif, axé sur l’appartenance à la communauté québécoise et sur l’égalité des citoyens. Il évite de catégoriser (ethnies, minorités visibles, races, etc.) et se réfère à tous comme à des citoyens québécois, peu importe la différence. Il parle moins de relations « interethniques », « interraciales », « interculturelles » que de relations entre citoyens, d’adhésion aux institutions, d’harmonie sociale, de rapports sociaux, de cohésion sociale, de culture civique commune. Il invite les Québécois à nouer de nouvelles solidarités en travaillant ensemble à des projets communs.
Le discours de l’État en est un de cohésion sociale, de reconnaissance de la nécessité pour tous de vivre dans une société cohérente, partageant des valeurs communes et adhérant volontiers à ces paradigmes de plein gré, avec la conscience que la minime perte de liberté que peut impliquer le fait de devoir renoncer à certaines croyances incompatibles avec celles de la majorité est largement compensée par la plus grande des libertés : celle d’appartenir à une société qui traite de la même façon chaque citoyen, selon la même justice, selon les mêmes lois.
Quelle continuité?
Les critiques de l’approche inclusive affirment suivre la voie de la continuité, celle des chartes, celle de « l’équilibre-mouvant », tandis que mon approche en serait une de rupture.
En fait, l’approche inclusive se veut plutôt celle du réajustement, après plusieurs décennies de multiculturalisme, de chartisme, et de tensions identitaires croissantes au sein de la société québécoise. Elle propose l’inclusion des nouveaux arrivants dans un devenir collectif québécois et la fin des incessants débats d’accommodements raisonnables à la pièce – ce faux équilibre – qui minent la cohésion sociale et empêchent les valeurs de la collectivité québécoise de réellement prendre racine dans le futur.
Nous ne pouvons faire l’économie de cette remise en question. Qu’on ose le dire et le redire: protéger les valeurs québécoises et intégrer les nouveaux arrivants à ces valeurs, c’est enrichir l’humanité de notre présence dans le temps et c’est affirmer que ce siècle ne sera pas celui de la disparition de ce qui fait notre originalité, mais plutôt celui de l’épanouissement d’une humanité réellement plurielle ayant inclus, dans son village global, les maisons de chaque peuple, avec leurs spécificités, leurs passés et leurs désirs d’un futur commun.
Ce manifeste en est un d’humanité, de diversité des peuples et des cultures, et un appel à l’enrichissement de l’expérience humaine dans le respect de toutes les caractéristiques nationales qui la composent.

L'usure de l'opposition

Faible. Et je ne parle pas du gouvernement libéral de Jean Charest. Avec un taux d’insatisfaction dépassant les 70%, son opposition à une enquête publique sur la construction, son refus de convoquer Bellemare devant l’Assemblée pour qu’il explique ce qu’il sait sur le financement du PLQ, son refus de régler définitivement le problème des accommodements raisonnables, son incapacité à gérer le dossier du CHUM, les allégations dans le milieu des garderies et alouette, le gouvernement Charest s’en va nulle part. Mais la vraie faiblesse, face à un parti aussi usé par le pouvoir, ne provient-elle pas de l’opposition?

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En effet, comment se fait-il qu’avec le bilan catastrophique du gouvernement actuel, le Parti Québécois stagne dans les sondages et soit incapable de s’affirmer comme étant une alternative crédible à Jean Charest? Le PLQ a perdu 5% d’intentions de vote, à 32%, mais le PQ est demeuré stable, lui, à 38%, tandis que Québec Solidaire gagnait 4%, à 10%. Pourquoi le PQ ne peut-il pas récupérer la majorité de mécontents du gouvernement actuel? Pourquoi le PLQ, malgré tous les scandales, demeure aussi puissant? Un mot: crédibilité.
Le Parti Québécois manque de crédibilité pour constituer une alternative crédible à Jean Charest. C’est-à-dire: les Québécois regardent le premier ministre qu’ils ont, veulent le remplacer, mais par qui, par quoi, se demandent-ils. Par Marois?
Ce qu’on reproche au PLQ, actuellement, on a pu le reprocher au PQ lorsqu’il était au pouvoir. Charest n’est pas à l’écoute de la population? Et Bouchard, lui, l’a-t-il été quand les infirmières étaient dans la rue en 1999? L’a-t-il été quand on a imposé des fusions municipales forcées à des citoyens qui n’en voulaient pas? Et le cafouillage du CHUM n’a-t-il pas été péquiste avant d’être libéral? Et l’affaire Michaud, où on a vu un premier ministre à genoux devant la minorité juive, ne pourrait-elle pas se comparer aux accommodements consentis par la ministre de l’éducation Courchesne aux écoles juives? Et la pusillanimité de Charest à colmater la brèche dans la loi 101 ouverte par la Cour suprême, qui a invalidé la loi 104, ne se compare-t-elle pas à un Lucien Bouchard affirmant qu’il ne pourrait plus se regarder dans le miroir si le PQ invalidait la loi 86, qui affaiblissait tout autant notre loi fondatrice?
Plus ça change, plus c’est pareil.
On peut comprendre que de nombreux jeunes militent actuellement au Parti Québécois. Ils manquent d’expérience politique, ils manquent du recul d’avoir souffert ce que constitue véritablement un Parti Québécois au pouvoir. Ils n’ont pas expérimenté les reculs importants aux niveaux social, identitaire et linguistique que le gouvernement de Bouchard, suivi par Landry, ont imposé au Québec. Ils n’ont pas connu les manifestations monstres contre un gouvernement péquiste insensible aux revendications des étudiants, des travailleurs, des citoyens. Ils n’ont pas subi ce gouvernement qui prenait en otage les souverainistes en se gavant de leur vote, au son de la mélodie de « conditions gagnantes » qui ne venaient jamais, et qui ensuite ne faisait rien pour la cause. Ils n’ont que peu connu ce gouvernement hautain, méprisant, condescendant, qui avait adopté une idéologie économique somme toute identique à celle du PLQ aujourd’hui… et à celle que le PQ de Pauline Marois espère proposer de nouveau!
Non, les citoyens ne sont pas dupes. Ils savent que sur le fond, le Parti Québécois et le Parti Libéral constituent deux facettes d’un même pouvoir, d’une même insensibilité face à la population, d’une même conviction que la population est malléable, qu’on peut lui faire bouffer n’importe quoi et qu’elle en redemandera.
Si on avait une véritable alternative à l’Assemblée, un parti ne portant pas sur ses épaules le poids des mauvaises décisions du passé, n’y aurait-il pas un engouement pour le changement? Regardons ce qui s’est produit aux États-Unis, en 2004. Après un premier mandat Bush catastrophique, n’a-t-il pas été réélu non pas parce qu’il était bon, mais parce que son opposant ne l’était pas assez? C’est cela qui risque de se produire, ici, avec le Parti Québécois de Pauline Marois. Le PLQ sera réélu non pas parce qu’il constitue un bon gouvernement, mais peut-être simplement parce qu’on préfère toujours un tyran qu’on connaît et qui s’assume à une sauveuse qui cache son jeu et son passé. Dit autrement: on ne veut pas changer quatre vingt-cinq sous pour une pièce d’un dollar.
Ce qu’il manque au PQ, en fin de compte, ce sont peut-être les idées, les valeurs. Les convictions. Le parti végète depuis des années, changeant d’opinions au gré des chefs et des sondages. Aucune stabilité d’idées, aucune solidité des convictions. On regarde Marois ou ses sbires critiquer le Parti Libéral, mais on ne voit que des opportunistes, des carriéristes qui critiquent pour critiquer et qui n’y croient plus vraiment. Ils ont adopté le petit catéchisme néolibéral et ils font le moins de vagues, se contentant de donner la réplique qu’on attend d’eux, et espèrent que le pouvoir tombera comme un fruit mûr.
Après l’usure du pouvoir, on se retrouve maintenant avec l’usure d’une opposition partageant la plupart des valeurs du parti au pouvoir mais qui espère seulement avoir sa chance, elle aussi, de gouverner avec tout autant de mépris que celui affiché par Jean Charest.
À quand du sang neuf? À quand un parti politique véritablement social-démocrate et combatif au niveau de la langue française et de l’identité? À quand un remplacement du vieux Parti Québécois, un parti devenu un véritable clone mollasson du PLQ?
Et si les militants, au lieu de gaspiller leur formidable énergie créatrice au PQ, ne s’organisaient-ils pas en-dehors de celui-ci, afin de véritablement jeter les bases d’un renouvellement du mouvement? Quand René Lévesque a quitté le Parti Libéral en 1967 pour créer le Mouvement Souveraineté-Association, il lui a fallu du courage. C’est peut-être de ce type de courage qu’auraient besoins les militants péquistes qui contribuent, en appuyant les politiques régressives et mollassonnes du PQ, à prendre tous les nationalistes et sociaux-démocrates en otage.
Quand le véhicule est rouillé, prend l’eau, et fait plus de bruit qu’il ne se déplace, il ne faut plus lui appliquer une petite potée pour masquer ses problèmes. Il faut l’envoyer au dépotoir et s’en approprier un nouveau.

La résistance, de Duceppe à Royal

Le Québec est-il encore colonisé? Plusieurs auraient envie d’affirmer que cette époque où nous étions infériorisés, où nous laissions les Anglais définir ce que nous étions – évidemment des méchants racistes, et peu importe si nos institutions étaient plus ouvertes aux Juifs et aux étrangers que les leurs -, que cette époque est révolue. Ils ont tort. L’unanimité des partis politiques et de la presse anglophone à dénoncer les propos de « résistance » de Gilles Duceppe démontre, encore une fois, à quel point nous sommes loin d’être un peuple mature, que nous n’avons pas encore conquis la plus grande des libertés: celle de nous définir nous-mêmes.

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Qu’a donc dit Duceppe de si terrible, lors de la célébration des vingt ans du Bloc Québécois, pour mériter l’opprobre général des anglophones? Il a affirmé: « Pour le moment, nous sommes des résistants. Mais les résistants d’hier seront les vainqueurs de demain. » Le mot résistance, a immédiatement affirmé Lawrence Cannon, ferait référence à la résistance française contre les nazis, ce qui impliquerait que le Bloc Québécois traiterait le Canada de naziste. Logique tordue, ne trouvez-vous pas?
Or, puisqu’il est question de résistance française, pourquoi ne pas regarder le discours de Ségolène Royal, cheffe du Parti Socialiste, après les élections régionales? La même journée, à quelques heures d’intervalle:

J’avais appelé dimanche dernier à un vote d’espérance; vous avez répondu. Le vote d’aujourd’hui montre que notre capacité de résistance a été reconnue.

Voilà. Quand Gilles Duceppe parle de résistance, on en fait tout un plat, mais si une politicienne française – dans un pays ayant effectivement subi le joug nazi – utilise le même mot, dans un contexte semblable, aucun problème. Comme une lettre à la poste, affirme le dicton. Qu’on parle de résistance contre le Canada, et les insultes pleuvent; qu’on parle de résistance contre les politiques de Sarkozy, et tout va bien. Vous y comprenez quelque chose?
En fait, la différence est de taille: la France constitue un pays sûr de son identité, ayant pris possession de son histoire et ne laissant ni le passé ni les autres définir sa nature-propre. En France, on est Français, on a le droit d’être Français, et on a le droit de s’exprimer en tant que Français. Et si vous n’êtes pas d’accord, et bien lâchez-moi les baskets.
Au Québec, par contre, il y a toujours cet infect relent de culpabilité qui rode, cette honte qui brise la fenêtre et s’immisce dans la chambre à coucher pour troubler notre endormissement. On nous a tellement affirmé que nous étions mauvais de vouloir seulement exister qu’on a fini par le croire. Non seulement on nous enlève la capacité d’espérer voir nos valeurs et notre langue se perpétuer dans le temps en nous enchaînant dans ce Canada, tombeau des francophones, mais on ajoute l’insulte à l’injure en nous empêchant de même imaginer qu’il puisse être possible de résister à cet état de fait. Pire: ce sont des ministres québécois, issus de notre propre peuple, qui se font les hérauts des culpabilisateurs qui, dans leurs fantasmes, considèrent leur mission civilisatrice à l’égard des barbares québécois comme étant la chose la plus humaine à faire. Le Québec, résister au rouleau-compresseur identitaire canadien, vous voulez rire?
François-Albert Angers, ancien président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, économiste et un des plus grands nationalistes du vingtième siècle, a bien expliqué ce phénomène:

Les « Canadians » […] croient que nous sommes un peuple dégénéré et que l’état de notre langue est la preuve de notre décadence. Cette attitude est normale. Les colonisateurs ne pouvant fonder leur occupation sur la justice, s’appuient sur un sentiment de supériorité. Ils croient que le peuple dominé a besoin de lui, que, privé de sa présence, il sombrerait dans l’anarchie et la pauvreté. ((ANGER, François-Albert, Les droits du français au Québec, Éditions du Jour, 1971, p. 133 ))

Comprenez. Les ministres canadiens qui blâment Duceppe pour avoir parlé de « résistance » ne se sentent pas le moins du monde mal à l’aise avec l’idée que Ségolène Royal puisse, pratiquement au même moment, utiliser la même expression en France. Non, non… C’est que NOUS, petit peuple inférieur, avons besoin de la compassion canadienne; nous avons besoin d’être ramenés dans le droit chemin. Nous sommes le mal, nous portons en nous tous les germes des pires cataclysmes infernaux des quatre cavaliers de l’Apocalypse du nationalisme, et c’est avec tendresse, presque bienveillance, que le pays qui est responsable de notre quasi-disparition nous couve de son amour incestueux et réprimande nos élites comme on s’adresse à un enfant. C’est cela la leçon: nous sommes le mal, et les Canadiens-anglais vont nous protéger de nous-mêmes.
Dans une autre société, on rirait un bon coup en écoutant les propos de Cannon et de ses émules qui, lorsqu’il est question du Québec, font front commun contre l’identité québécoise. On se dirait: « non, mais quels idiots » et on changerait de poste. Mais nous ne sommes pas une autre société, et celle-ci, après 250 ans de culpabilisation identitaire, tend l’oreille, répercute toutes les stupidités de ceux qui, au quotidien, participent au génocide culturel des francophones du Canada. En France, par exemple, avez-vous lu un seul chroniqueur blâmer Ségolène Royal pour son appel à la résistance? Non. Seulement au Québec, évidemment. Nous sommes tellement mauvais intrinsèquement. C’est à se demander comment nous pouvons même souhaiter survivre.
Signe des temps, Duceppe a persisté et signé. C’est tout à son honneur. Il y a dix ou quinze ans, il se serait peut-être confondu en excuses et en explications boiteuses. Mais les temps changent. Lentement, mais fermement, les Québécois relèvent la tête et réalisent qu’ils ont non seulement le droit d’exister, mais qu’ils peuvent, qu’ils doivent s’opposer à ceux qui les en empêchent.
La résistance, pour beaucoup de Québécois, elle se vit au quotidien, dans des villes, des entreprises, des écoles où leur langue et leur culture sont devenues des éléments folkloriques. Qu’un politicien se lève et reconnaisse publiquement que nous avons le droit de résister, voilà qui fait grand bien et apporte un fragile baume sur la plaie béante de notre propre aliénation.
Duceppe a parlé; qu’il agisse maintenant!

Les vendeurs du rêve

Je déteste les politiciens. Profondément. Ils ont toujours quelque chose à vendre. Ils sont pire que des représentants. Parle, parle, jase, jase, et c’est toujours la même rengaine: mon produit est meilleur, mon produit est plus durable, mon produit va te rendre heureux, et alouette!
Les valeurs, les discussions sur le fond, les questions théoriques, les remises en question, ils ne connaissent pas. C’est le discours abrutissant d’ombres grises à la remorque d’une pensée stérilisée par des faiseurs d’images et des junkies du sondage.

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Le chef dit oui, ils répètent « ouuuuiii » en hochant la tête. Le chef dit non, et c’est maintenant « noooonnn ». Ce sont des bras automatisés au service d’un cerveau schizophrène reniant ce qu’il avait pensé la seconde d’avant. Au pouvoir, tout est beau, tout est grand, tout est fantastique. Dans l’opposition, c’est le contraire. Bêêêêê!
Pour eux, que sommes-nous? Un territoire à conquérir. Des humains? Vous voulez rire? Les préférés de ces vendeurs de la pensée usagée sont, bien sûr, les néophytes, ces îles vierges où planter le drapeau de la soumission béate aux diktats du Grand Bonheur du Parti. Les autres? Faut les convaincre, faut abattre leurs défenses, faut détruire les remparts de leur fragile pensée.
Et ils s’organisent. Ils se regroupent. Ils se fédèrent, se colloquent, se coordonnent, se commissionnent, se jovialisent, se socialisent, se représentent, se reproduisent. Dans la guerre pour nos cerveaux, ils luttent en groupe, cherchant les meilleurs contacts, navigant de rencontre en rencontres pour obtenir les meilleurs sièges, la meilleure photo, la meilleure citation ou le mielleux commentaire.
Tout est affaire d’apparence. On ne veut pas des penseurs; on veut de gentils petits soldats prêts à se faire sacrifier au besoin et qui, s’ils ont l’apparence et l’éloquence souhaitées, risquent de monter dans la pyramide afin d’occuper, eux aussi, les postes de direction permettant à l’organisme d’assurer sa survie dans le temps.
Ô, mais n’allez pas croire que nous n’avons pas notre rôle à jouer! Nous devons voter. Voter bien. C’est-à-dire justifier le travail de toute cette armée de carriéristes au service du pouvoir et voter pour le parti ayant le plus de chances de gagner. C’est ça, le jeu.
Eux se divisent le pouvoir, changent deux-trois mots et la couleur du drapeau, et à chaque quatre ans c’est la même histoire qui recommence. Les pauvres s’appauvrissent, les riches s’enrichissent, la solidarité s’effrite, mais c’est la faute au gouvernement, nous, on est dans l’opposition! Les pauvres s’appauvrissent, les riches s’enrichissent, la solidarité s’effrite, mais c’est la faute à l’ancien gouvernement, aujourd’hui dans l’opposition, qui nous a laissé cet héritage! Et ça recommence. Bleu, rouge, bleu, rouge, et toujours la même misère enrobée de baloney qu’on nous sert dans la vieille assiette crottée du déficit, de la productivité, de la concurrence, et de tous ces termes qu’on nous répète comme autant de mantras supposer justifier notre dépossession progressive.
D’autres disent encore: « votez pour nous, vous aurez votre pays ». Mantra magique ayant remplacé le ciel pour une autre génération: « Le ciel est bleu, l’enfer est rouge » disait-on à la fin du 19e siècle. Qui oserait voter contre le ciel? Et qui oserait voter contre la libération du peuple? Mais une fois au pouvoir, le ciel devient corruption, patronage et concupiscence. Si on offrait les cieux aux citoyens, que resterait-il du parti? Que resterait-il de tous ces gens pour qui le but à atteindre leur permet d’avoir un objectif et que l’atteinte mettraient très certainement sur le chômage?
Ainsi, on perpétue le système. D’apparatchiks en opportunistes, de carriéristes en béni-oui-oui, on ouvre la valise du vendeur et on offre une parcelle d’un rêve auquel on a cessé de croire et qu’on propose comme un outil permettant avant tout l’atteinte du pouvoir.
Ici et là, pourtant, des voix s’élèvent, des citoyens en ont assez de ce système vicié, corrompu, et exigent qu’on respecte leurs valeurs et qu’on cesse de se jouer de leurs rêves. Ils imaginent une politique d’idées, de combat, d’honnêteté, de convictions, mais ils demeurent chez eux le jour du vote ou appuient des partis marginaux, non pas par opposition, mais parce qu’ils ont compris qu’une machine aussi bien huilée ne pourra que les broyer et que leur vote ne vaudra jamais l’ensemble de ceux qui, parce qu’ils ont acheté la boule du rêve du vendeur, remboursent leurs votes en se pinçant le nez. Et en permettant au système de se perpétuer.
Ces politiciens carriéristes, ces vendeurs d’un rêve qui est en fait celui de leur propre gloire personnelle, je leur ferme la porte au nez et je leur rappelle que si des gens sont morts pour la démocratie, ce n’était sûrement pas pour ce triste spectacle d’une bande de parasites qui vivent au crochet des espoirs légitimes d’une population en mal de liberté, d’égalité et d’indépendance.