Mois : avril 2010

Le négationniste de la langue

Quand Alain Dubuc a publié son texte Les angoissés de la langue le 9 avril dernier, dans La Presse à Power Corporation, j’y ai lu un tel concentré de préjugés et de faussetés que je n’ai pas cru devoir y répondre. Et puis – il faut le dire – j’étais également très pris par la préparation du rassemblement pour le français, ayant lieu deux jours plus tard. Une anecdote m’a fait changé d’idée et donner le goût de détruire, point par point, le tissu de mensonges publié en réponse à l’étude de Pierre Curzi.

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Ainsi, une personne me contait qu’elle avait épinglé un article parlant du recul du français sur le babillard de son entreprise. Le lendemain, comme toute réponse, on avait mis le texte de Dubuc par-dessus, comme s’il s’agissait d’une réfutation en règle. Voilà la force de la crédibilité d’un média de masse.
Or, Dubuc ne mérite pas cette crédibilité. Les principaux arguments de son texte, que je reprends un par un, sont tous au mieux trompeurs, au pire l’oeuvre d’un travail journalistique bâclé.
Les arguments d’Alain Dubuc:
1) La peur du recul du français provient des chiffres de la langue maternelle, qui est passée sous le 50% à Montréal et le 80% au Québec.
Par un habile amalgame, Dubuc reprend l’argument courant consistant à voir dans le simple recul de la langue maternelle un recul généralisé du français, alors que les études de Curzi et de la plupart des démographes crédibles se concentrent bien davantage sur la langue d’usage. Il devient facile ensuite pour Dubuc d’invalider l’idée que le français régresse en statuant que la langue maternelle ne constitue pas un bon indicateur, car elle ne permet pas de bien constater la hausse des langues tierces.
Évidemment que le recul de la langue maternelle ne permet pas de jauger de la situation! Le problème, c’est précisément qu’il ne s’agit que d’une fraction des signaux permettant de constater le déclin du français. En cherchant à en faire un argument central de ceux qui s’inquiètent légitimement du recul de notre langue commune, Dubuc crée un argument faible et s’assure ensuite de mieux le détruire.
Très malhonnête comme méthode.
2) La cause de l’anglicisation de Montréal n’est pas linguistique; ce sont les francophones qui déménagent vers les banlieues.
L’exode des francophones vers les banlieues comme cause de l’anglicisation de Montréal est un mythe. Montréal ne devient pas anglaise parce que les banlieues, gonflées par des francophones délaissant la ville-centre, se francisent.
En fait, l’ensemble des banlieues montréalaises subit une baisse du français presque aussi rapide que la ville de Montréal elle-même. Entre 2001 et 2006, le recul pour Montréal était de l’ordre de -2.4%, alors qu’il était de -2% pour l’ensemble des banlieues rapprochées.
La cause de l’anglicisation de Montréal EST donc linguistique, contrairement à ce qu’affirme Dubuc.
3) Le calcul de la différence entre l’attraction de la langue française et de la langue anglaise est trop « alambiqué pour être pris au sérieux ».
Quand les chiffres démontrent qu’on a tort, on lance la calculette au loin et on affirme qu’ils ne veulent rien dire.
Ce que n’aime pas Dubuc, c’est l’utilisation de l’Indice de vitalité linguistique (IVL) par Curzi, pour démontrer la différence d’attrait entre les deux langues. Cet indice – rappelons-le – mesure, en divisant le nombre de locuteurs d’usage par ceux de langue maternelle, le degré d’attrait d’une langue par rapport à une autre.
Il ne s’agit nullement d’une formule « alambiquée » ou d’une lubie de statisticien: l’IVL permet de voir clairement si une langue maternelle est capable de devenir une langue d’usage, c’est-à-dire si un enfant dont les premiers mots sont en français risque de parler le français à la maison à n’importe quel moment de sa vie ou s’il ne risque pas de perdre sa langue et de s’angliciser. Le chiffre 1 constitue le seuil de renouvellement permettant à une langue de se renouveler.
Ce que démontrent les statistiques, simplement, c’est que l’IVL de l’anglais à Montréal est de 1.43, contre seulement 1.09 pour le français, ce qui signifie que l’anglais est presque cinq fois plus attractif que le français. Ce n’est pas plus complexe que cela, et si Alain Dubuc avait le début du commencement d’une bonne foi, il le reconnaîtrait lui-même.
4) L’étude ne fait pas de distinction entre la langue d’usage et la langue publique.
L’étude ne fait pas cette distinction, car cette distinction n’est pas importante. L’indice de la langue publique existe, et il a été littéralement haché en morceaux et enterré par le statisticien et démographe Charles Castonguay. Au-delà des problématiques méthodologiques reliées à cet indice (il est presque impossible à calculer), celui-ci est… purement inutile.
En effet, il est de peu d’utilité de savoir quelle langue parle un anglophone en-dehors de son domicile; ce qui compte, c’est l’attachement véritable à une langue, c’est-à-dire de savoir quelle est la langue dans laquelle « vit » un individu. Par exemple, il est possible pour un individu de parler anglais à la maison, de baragouiner le français en public, mais l’impact, la trace laissée par cet individu dans la société, sera résolument anglaise, puisque son monde, sa vision des choses, les médias qu’il écoute, ce qu’il lit, ce qu’il écrit, tout se fera en anglais.
La langue d’usage, en intégrant la langue publique, constitue donc un indice beaucoup plus complet et fiable sur l’attachement réel à une langue ou à une autre.
5) Les chiffres de 2006 ne reflètent pas l’attraction de l’anglais aujourd’hui, mais des choix faits souvent avant la loi 101.
Je crois qu’on atteint de nouveaux sommets avec cette affirmation. Qu’on comprenne bien Alain Dubuc dans toute sa « grandeur »: les immigrants récents choisissent davantage le français, donc ce que nous voyons aujourd’hui ne serait qu’un aperçu de ce qui se faisait avant.
Cette affirmation ne fait pas le moindre sens d’un point de vue de la logique. Si les immigrants choisissaient de plus en plus le français, comment se fait-il que le français régresse? Si nous sommes tributaires des choix d’il y a trente-cinq ans, pourquoi les études ont-elles souligné une amélioration rapide de la situation linguistique après l’adoption de la loi 101, et un recul sensible depuis au moins une décennie? Pourquoi – soudainement – serions-nous en train de subir une situation vieille de plusieurs décennies alors qu’il était possible, dans les années 1980, de mesurer les gains concrets issus de la loi 101?
6) Parler de l’île de Montréal sans regarder l’ensemble de la région métropolitaine est « parfaitement arbitraire ».
Dubuc trouve injuste qu’on inclut Pointe-Claire dans les données de Montréal, par exemple, mais non Longueuil. Laissez-moi redonner la justice à ce brave éditorialiste. Les chiffres, je les ai calculés: entre 2001 et 2006, Pointe-Claire a perdu -1% d’anglophones et -2% de francophones pendant que Longueuil « gagnait » 5% d’anglophones et perdait -3% de francophones. Oui, vous avez bien lu: Longueuil s’anglicise plus rapidement que Pointe-Claire.
Et si on prend l’ensemble de la région métropolitaine (Montréal, Laval et les couronnes nord et sud), la croissance totale des locuteurs de langue d’usage anglaise atteint 6%, contre seulement 1% pour le français!
Arbitraire ou non, l’anglais progresse partout!

* * *

On le constate, on a raison d’être angoissés du recul du français. Celui-ci est généralisé et bien réel.
Quand Dubuc conclut son torchon en écrivant « le français n’est pas menacé », s’appuyant sur ses faux-arguments, il met simplement des lunettes roses à une personne à qui il vient de crever les deux yeux.
Contre les préjugés et les mensonges, qui aura maintenant le courage de déclarer publiquement que le négationniste de la langue Dubuc, de même que le journal pour lequel il écrit, n’ont plus la moindre crédibilité? À une époque où Power Corporation et sa Presse sont en guerre ouverte contre tout renforcement de la loi 101, voilà des faits qu’il ne faudra pas oublier…

Pelleter la neige vers l'avant

« Wouaaaaaaaaaaaaaaah! Wouaaaaaaaaaaaaaaaah! » Les cris étaient stridents et dérangeaient la quiétude habituelle de l’épicerie. Sorte de mélange acide entre une sirène atomique et les pleurs d’un enfant qu’on égorge, les sons venaient par vagues successives et inondaient de douleur et de consternation la foule bigarrée des clients habituels hébétés assistant à ce triste spectacle. « Lâchez-moi, lâchez-moi! Wouaaaaaaaaaaaaah, vous me faites mal » gueulait la petite dame d’une cinquantaine d’années tout en se débattant comme un diable tombé dans l’eau bénite.

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Au bout de quelques minutes de ce manège, et alors qu’elle commençait à essayer de frapper les employés qui la retenaient, le gérant a pris les choses en main et l’a plaqué contre un des comptoirs. Et moi, comme tous les autres, je regardais, avide, avare même, l’homme et les deux femmes tenter de retenir celle qui avait été prise à voler. Étant arrivé au milieu de la scène, je m’attendais à ce que d’autres que moi se soient offerts pour aider, mais il semblerait qu’à Tétreaultville, c’est le chacun pour soi qui compte. Je m’offris donc pour donner un coup de main, ou plutôt un coup de bras et de bedaine, étant relativement costaud, et je passai ainsi les dix minutes suivantes à retenir une femme sur un comptoir d’épicerie, à l’empêcher de bouger et de se faire mal. Le gérant, lui, était coupé au visage et saignait; la dame lui avait arraché un morceau du front avec ses oncles. J’espérais qu’elle n’avait pas le SIDA. J’espérais que la police arriverait rapidement. J’espérais que j’arriverais à la raisonner, et que ma voix la plus douce possible pourrait la convaincre de se tenir tranquille et d’arrêter de se débattre.
Ce fut non seulement un soulagement de voir la police arriver, mais également un sentiment du devoir accompli. « Appelle un transport » a dit le policier à son collègue. « Appelez Louis-H. Lafontaine a répondu la femme ». Moi, simple citoyen, j’avais aidé, gratuitement et sans rien demander en retour, la loi à s’appliquer. J’avais aidé des employées moins fortes que moi, j’avais contribué à restaurer la paix, j’avais donné mes coordonnées à la police en m’offrant comme témoin et j’étais reparti, le torse bombé, vers d’autres aventures moins épiques. À une semaine de mon départ vers Laval, j’avais finalement eu maille à partir avec la clientèle de Louis-Hippolyte Lafontaine et moi, Louis P., j’étais venu, j’avais vu et j’avais vaincu.
Un autre portrait
Pourtant, loin de l’héroïsme d’avoir contribué à maîtriser une femme ayant manifestement besoin de soins psychiatriques plus appropriés, une pensée s’est imposée à moi: « Comment se fait-il que cette femme soit dans la rue? » Elle était malade, vraiment. Et je dis cela parce que je n’aime pas le mot « folle ». Je la tenais, je lui parlais, et elle criait; une heure après, j’ai encore des acouphènes tellement elle a hurlé. Cette femme n’aurait pas dû être dans la rue. Qu’elle subisse des traitements à Louis-H. Lafontaine est un bon pas, mais on n’aurait sûrement pas dû la laisser sortir, même pour la journée.
Or, pourquoi tant de personnes ayant besoin de soins sont-elles ainsi envoyées dans la rue? À cause de ce que j’aurais envie d’appeler le « grand pelletage en avant » qui consiste à sauver de l’argent en renvoyant le monde des hôpitaux.  Et qu’importe où serait ce « ailleurs »: viens te faire soigner une fois par semaine, et organise-toi le reste du temps!  Dit autrement, on appelle cela désinstitutionnalisation. C’est ce genre de politique, mise de l’avant par des gouvernements souvent plus désireux de sauver de l’argent face à des gens qu’on préfère oublier, qui ont fait passer le nombre de lits, Louis-H. Lafontaine, de plus de 6000 en 1960 à près de 650 quatre décennies plus tard.
Dans les faits, je me demande si le jeu en vaut la chandelle. Imaginons, un instant. Imaginons que la femme ait été sidatique, et que le gérant du IGA Hochelaga soit maintenant séropositif. Combien est-ce que ça coûterait pour le traiter? Et si, en se débattant, elle m’avait crevé un oeil; qui aurait payé pour s’occuper de moi ensuite? Et combien coûtera la procédure d’arrestation, la mise en accusation, le passage devant le juge? Quel est ce coût, dites-moi?
Le pelletage en avant, c’est cette folie consistant à croire qu’on puisse économiser de l’argent en « coupant dans le gras » sans même s’intéresser à ce que ce gras signifie. Souvent, le « gras », c’est ce qui permet de sauver de l’argent plus tard. Le « gras », c’est un accident de moins, une agression de moins, une incarcération de moins, une visite à l’hôpital de moins. Croyez-vous que le gérant du IGA, lorsqu’il se couchera ce soir, n’aimerait pas avoir ce gras supplémentaire, alors qu’il se questionnera quant à savoir si la femme était sidatique?
Que ce soit avec la désinstitutionnalisation, avec la taxe-Charest sur la santé de 200$ ou avec le ticket-modérateur, on assiste au même pelletage vers l’avant. On gratte les fonds de tiroir sans considération pour les conséquences de ces gestes. On économise maintenant, mais on se fout de savoir si cette économie se traduira par des gens plus malades plus tard et qui coûteront encore plus cher à soigner. On ne veut pas savoir si des individus mourront faute de soin, si des commerces perdront de l’argent à cause de crises de folie ou du coeur qui auraient pu être traitées plus tôt. On ne veut rien savoir: on prend la neige, et on la lance vers l’avant. Que les prochaines générations vivent avec les conséquences!
Je ne suis qu’un simple citoyen, j’ai fait mon devoir, mais je n’aurais pas dû avoir à le faire. Cette femme n’avait pas sa place dans la rue, et si rien de grave ne s’est produit, c’est peut-être un hasard, mais quelqu’un, quelque part, subit peut-être les conséquences d’un tel pelletage vers l’avant et, sans même qu’on le sache, constitue ce gras que l’on coupe et élimine si dédaigneusement.

Décès de Michel Chartand: un canyon dans nos vies

Le décès de Michel Chartrand ne constitue pas seulement la fin d’une époque; c’est tout un monde qui s’écroule avec lui. Un monde de luttes, de rapports de force, de gains arrachés à coups de grèves et de batailles héroïques, d’amour fraternel entre des travailleurs partageant la même condition sociale et ayant la conviction que c’est de leur union que jaillira de meilleures conditions pour tous. Le départ de Chartrand ne signe pas seulement la fin de la vie d’un homme, mais peut-être aussi celle d’une certaine trempe d’hommes, ce ceux qui sont incorruptibles, qui ne se prostituent pas pour une parcelle de pouvoir et qui ne laissent jamais la realpolitik ou les petits calculs partisans assombrir la lumière de leurs idéaux.

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Seulement quelques personnes ont changé ma vie et ma conception de la politique; Michel Chartrand fut l’une d’elle. Les Misérables, de Hugo, m’ont appris la valeur réelle d’une société où les hommes ne sont que des outils au service d’une économie capitaliste sans contrôle. Germinal, de Zola, m’a expliqué la valeur réelle de la révolte. Olivar Asselin m’a animé de sa fureur de franc-tireur qui ne renie jamais ses idéaux. Et Chartrand, finalement m’a illuminé avec la pureté de ses convictions et ses actions vaillantes – comme en 1949, à Asbestos, quand il a lancé « arrête de shaker, tu vas me manquer, crisse » à un policier qui le tenait dans sa mire de fusil – m’a convaincu de la nécessité de ne jamais édulcorer ses valeurs, de ne jamais baisser la tête quand on est convaincu de faire le bien et de le faire conformément à ses tripes. Il m’a aussi appris la valeur d’une saine colère, bien canalisée.
Chatrand, je l’ai rencontré deux fois, mais j’avais déjà lu sur lui, fait des travaux scolaires sur sa vie, et je connaissais et admirais ses combats.
La première fois où nos chemins se sont croisés, c’était en 2000, à la librairie Garneau, rue Fleury, où je travaillais alors. Il était venu à une séance de signature d’autographes, pour la parution d’un nouveau tome de sa biographie, et, à peine entré dans le magasin, il m’avait déclaré, d’une voix tonitruante, alors que je l’accueillais: « Êtes-vous syndiqués icitte? » J’avais envie de lui dire « chuuuuut », de lui demander de ne pas me nuire, de ne pas risquer ainsi mon gagne-pain. Puis, je me suis rappelé qui j’avais en face de moi, ses combats, son courage, ses profondes valeurs chrétiennes. Non, ce n’était pas à Chartrand de parler moins fort, mais peut-être à moi de le faire un peu plus. Ce n’était pas à lui de se conformer à mon statut de gagne-petit, mais à moi de relever la tête et d’exiger davantage. Telle était la force de cet homme!
La seconde fois, c’était lors d’une cérémonie funèbre, en 2001, alors qu’on se souvenait de Jacques Larue-Langlois, un de mes collègues à L’aut’journal, où j’écrivais alors. Je discutais politique, je ne me souviens plus avec qui, et Chartrand, s’étant retrouvé devant le jeune homme d’à peine vingt-un ans que j’étais alors, m’avait dit quelque chose du genre: « C’est bien intéressant ce que tu dis, jeune homme, mais que fais-tu concrètement pour changer les choses? » Et moi, je lui avais répondu, du tac au tac: « Monsieur Chartrand, j’étais candidat aux dernières élections provinciales et j’essaie de changer le monde à chacun de mes textes dans L’aut’journal. » Manifestement surpris, il s’était repris: « C’est bien ça, mon gars, c’est bien, continue! » C’était aussi ça, Chartrand, un homme qui sait reconnaître la valeur de l’action et qui, s’il se désespérait de voir que les jeunes d’aujourd’hui semblaient moins impliqués qu’auparavant, ne se résignait pas pour autant à espérer le changement.
Je voulais qu’on l’invite au rassemblement Québec vs. Cour suprême: la loi 101, notre seule voix! de dimanche dernier. Je m’étais dit, naïvement: ce serait peut-être une de ses dernières apparitions publiques, peut-être aimerait-il lancer un cri du coeur à la nouvelle génération. J’ignorais qu’il était à ce point malade; il est mort le lendemain de l’événement. Peut-être – et permettez-moi d’être candide – avons-nous pris le relai de son combat, peut-être a-t-il été, jusque dans ses dernières heures, fier de voir qu’après plusieurs décennies de morosité, une nouvelle génération tente de se lever, qu’elle désire se battre pour la langue, cet autre combat qui fut le sien, et qui lui valut l’opprobre des forcées armées alors qu’il avait refusé, en son jeune temps, de remplir un formulaire unilingue anglais. « Si on n’a pas le courage de prendre les moyens nécessaires pour sauver la langue française, il faut avoir le courage de dire aux générations qui s’en viennent qu’on s’en va vers une assimilation nécessaire à brève échéance », avait-il déclamé, en 1971.
Ce n’est pas un trou qui s’ouvre derrière nos dos avec le décès de Michel Chartrand; c’est un cratère. Un canyon qui se creuse de plus en plus rapidement sous nos pieds au fur à et mesure que nos géants nous quittent. Nous ne pouvons nous retourner sans risquer de tomber; il nous faut aller de l’avant et nous servir de l’expérience absolument fascinante d’une vie d’intégrité, de courage, de valeurs chrétiennes et sociales d’un homme qui, s’il était grand, nous est apparu comme un géant parce que nous étions petits ou courbés.
Repose en paix, Michel Chartrand. Tu as changé ma vie; tu as changé nos vies. Merci. Et oublie pas de syndiquer les travailleurs du paradis!


« Tout le monde devrait faire de la politique. En démocratie, c’est un devoir. Assumer des responsabilités à son niveau; voir à ce que le monde s’épanouisse. On est nés pour le bonheur, quel que soit notre handicap physique ou mental, quels que soient nos parents ou nos gênes. Et pour le bonheur, il faut un minimum: manger, se faire soigner, s’éduquer. Pis travailler. On s’épanouit par le travail! » -Michel Chartrand

Laval: l'invasion anglophone

On parle beaucoup de l’anglicisation de Montréal, mais on oublie généralement de parler de celle, beaucoup plus spectaculaire, qui affecte la ville de Laval,  la troisième ville du Québec avec ses 365 000 habitants. Si j’avais déjà calculé sommairement l’anglicisation de cette ville de banlieue, y découvrant une tendance aussi rapide qu’inquiétante, une analyse plus rigoureuse des données expose une situation encore plus catastrophique.

Observez le tableau ci-bas.

Portrait de l’anglicisation fulgurante de la ville de Laval

Quartiers et ville Croissance des locuteurs de langue d’usage anglaise (2001-2006) Croissance des locuteurs de langue d’usage française (2001-2006) IVL français 2006 IVL anglais 2006
Auteuil 118.00% 5.49% 1.06 2.27
Chomedey -4.23% -4.81% 1.13 1.87
Duvernay 75.30% -1.20% 1.08 2.37
Fabreville 108.94% -5.41% 1.06 1.34
Îles-Laval 304.84% -12.78% 1.01 1.22
Laval-des-Rapides 18.65% -8.25% 1.09 1.55
Laval-Ouest 48.61% 4.95% 1.05 1.25
Laval-sur-le-lac 22.49% -7.63% 1.02 1.66
Pont-Viau 53.03% -10.22% 1.07 1.06
Sainte-Dorothée 108.06% 7.64% 1.07 1.82
Saint-François 121.64% -4.87% 1.09 1.17
Sainte-Rose 197.72% 6.48% 1.06 1.42
Saint-Vincent-de-Paul 71.83% -4.82% 1.07 1.73
Vimont 37.69% -11.74% 1.09 2.27
Laval 36.41% -3.36% 1.08 1.80

Les deux premières colonnes comparent la croissance des locuteurs de langue anglaise et française entre les recensements de 2001 et 2006. On parle ici d’une distance temporelle de cinq ans, et les résultats sont ahurissants: plusieurs quartiers ont vu leur population de langue d’usage anglaise littéralement exploser. À l’échelle de la ville de Laval, on parle d’une hausse de 36,4% d’anglophones en cinq ans! Pendant ce temps, la population francophone a baissé de 3,4%. À cette vitesse, combien faudrait-il d’années avant que les anglophones deviennent majoritaires?
Au niveau de l’indice de vitalité linguistique (IVL), qui calcule le pouvoir d’attraction d’une langue en divisant les locuteurs de langue d’usage par ceux de langue maternelle (le chiffre 1 constitue le seuil de renouvellement; au-dessus, on observe un gain, en-dessous, une assimilation), la situation n’est guère meilleure: avec 1,80, l’IVL anglophone de Laval surpasse celui de la plupart des principales villes canadiennes. C’est donc dire qu’un anglophone a davantage de chance de transmettre sa langue anglaise à ses descendants à Laval qu’à Toronto, Vancouver ou Ottawa. Dans certains quartiers, comme Auteuil, Duvernay et Vimont, l’IVL atteint des niveaux quasi-stratosphériques, difficilement imaginables pour un peuple qui n’est pas en situation d’invasion. En fait, l’IVL du français étant de 1,08, c’est donc dire que le niveau d’attrait de l’anglais à Laval est dix fois supérieur à celui du français!
Méthodologie
Ces données des recensements de Statistique Canada pour les années 2001 et 2006 proviennent de la ville de Laval. J’ai additionné les réponses uniques aux réponses multiples n’impliquant qu’une seule des deux langues et j’ai calculé les résultats faisant état de langues multiples impliquant à la fois le français et l’anglais au pro-rata de l’influence de chacune de ces deux langues dans le quartier en question.  Vous pouvez consulter les données brutes ici.
Et si on agissait?
Pendant qu’on discute de notre loi 101 et de la nécessité pour le gouvernement actuel de la renforcer, les anglophones passent à l’attaque. Ils exigent de plus en plus l’anglais et il suffit de se promener au Carrefour Laval ou dans n’importe quel quartier central de la ville pour être témoin du recul de notre langue commune. Je ne compte plus les anecdotes personnelles ou celles d’amis ou connaissances ayant eu de la difficulté à se faire servir en français à Laval; et je ne parle même pas ici du nombre croissant d’entreprises exigeant le bilinguisme à l’embauche.
Après le Mouvement Montréal français, le Mouvement Montérégie français et le Mouvement Laurentides français, faudra-t-il à nouveau nous organiser et créer un Mouvement Laval français? Dans quel sorte de pays vivons-nous pour avoir à nous organiser entre citoyens pour exiger le droit de faire une chose aussi normale que de se parler dans la langue commune et nationale? Imaginerait-on des mouvements de défense du français en France, de l’allemand en Allemagne ou du russe en Russie?
Au lendemain du formidable spectacle pour la loi 101, les mots de Lord Durham résonnent encore dans ma tête:

Je n’entretiens aucun doute sur le caractère national qui doit être donné au Bas-Canada; ce doit être celui de l’Empire britannique, celui de la majorité de la population de l’Amérique britannique, celui de la race supérieure qui doit à une époque prochaine dominer sur tout le continent de l’Amérique du Nord. Sans opérer le changement ni trop vite ni trop rudement pour ne pas froisser les esprits et ne pas sacrifier le bien-être de la génération actuelle, la fin première et ferme du Gouvernement britannique doit à l’avenir consister à établir dans la province une population de lois et de langue anglaises et de n’en confier le gouvernement à une Assemblée décidément anglaise.

Et si on changeait l’histoire? Et si on en finissait avec ce génocide culturel?
Pour le moment, je ne peux que vous inviter à joindre le groupe Facebook de l’Association Laval français, mais qui sait ce dont l’union de Québécois fiers de leur langue et fatigués d’avoir à se prosterner devant une langue étrangère peut donner?
Rue par rue, quartier par quartier, reprenons la ville de Laval.
Nous n’avons pas le choix.

Salle comble pour le rassemblement pour la loi 101!

La ministre Christine St-Pierre avait affirmé qu’elle voulait attendre de voir l’ampleur du rassemblement de cet après-midi, au Monument National, avant de décider s’il témoignait de l’humeur de la population quant à la nécessité d’agir pour imposer la loi 101 aux écoles non-subventionnées. Manifestement – selon ses propres règles – le Québec lui demande de bouger: c’est dans une salle comble qu’ont défilé artistes, représentants, politiciens et citoyens. Pire: il a fallu refuser l’accès à plus deux cents personnes tellement la salle débordait; en tout, on parle de plus de 1000 personnes qui se sont déplacées pour cette lecture de textes sur la loi 101.

Dès le point de presse, quelques minutes avant le début du spectacle, le président de la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) de Montréal, Mario Beaulieu, a donné le ton: « Nous ne reculerons plus; c’est assez! » Faisant écho à ces paroles, il a enflammé la foule dès le début du rassemblement, avec un discours percutant: « Ce n’est pas seulement à la loi 101 qu’on s’attaque aujourd’hui; c’est à notre existence, à notre désir de survivre dans un monde qui a besoin de la diversité de notre présence plus que jamais ». À l’image de plusieurs des invités de la journée, M. Beaulieu a demandé au gouvernement Charest d’appliquer la loi 101 aux écoles non-subventionnées et d’en finir avec les passe-droits aux anglophones.
Le spectacle, lui-même, fut à la hauteur. Les textes, soigneusement choisis par votre humble serviteur, ont été énoncés avec une énergie que décuplait la présence de la foule, alerte, prête à scander, à crier, à applaudir chaque tirade. Entrecoupées d’interventions toutes aussi pertinentes que professionnelles d’un Denis Trudel en grande forme, c’est une véritable ode au Québec français qu’ont offert Patrice Coquereau, Danielle Proulx, Dominique Pétin, Jean-Claude Germain et plusieurs autres artistes.
Le moment fort de l’événement fut sans aucun doute le discours du député péquiste Pierre Curzi, qui a littéralement soulevé la foule avec sa verve et son appel à l’action. S’il restait une dizaine de personnes assises après sa performance éblouissante, c’était beaucoup. M. Curzi, même s’il n’a pas encore explicité sur les moyens qu’il préconise pour sauver notre langue, a vertement dénoncé le recul du français et a exigé un engagement plus ferme pour défendre la langue commune des Québécois.
Biz, du groupe Loco Locass, a délivré un vibrant plaidoyer contre La Presse et ses éditorialistes mollassons, qui tentent de nous convaincre que tout va bien Madame la marquise pendant que tous les signaux de l’usine nucléaire de notre identité sont virés au rouge. « Levez la main ceux qui sont abonnés à La Presse, a-t-il demandé. Quelques mains se sont levées. Demain matin, vous allez vous désabonner. Nous ne devons pas financer nos ennemis! » Étrange tout de même comment l’histoire se répète, alors qu’Olivar Asselin, dont plusieurs citations ont été utilisées pendant le spectacle, traitait déjà La Presse de « putain de la rue Saint-Jacques » il y a déjà un siècle. « Vous voulez lire le journal, achetez Le Devoir » a ajouté Biz, devant la foule en délire.
Seules ombres au tableau, quelques radicaux ont hué Françoise David, de Québec Solidaire, alors que celle-ci a pourtant été la seule politicienne à parler clairement d’indépendance, ce que n’ont fait ni Curzi, ni Gilles Duceppe, qui a livré, lui, un discours correct, mais sans plus. Denis Trudel a rapidement calmé le jeu: « Nous sommes tous du même côté ici ». Voilà qui avait le mérite d’être clair, ce qu’ont confirmé les applaudissements nourris des spectateurs et l’ovation qu’ils ont réservé à Mme. David à la fin de son discours. Ce sont les mêmes individus qui avaient conspué David qui ont ensuite applaudi chaudement un certain orateur qui, nonchalamment, a lu ses textes avec les mains dans les poches.
Ceci dit, ce serait manquer de respect à l’événement que de se concentrer sur la poussière dans les coins. Ce fut un rassemblement majeur, poétique, lyrique, avec l’appui d’extraits visuels percutants et une déclaration commune, lue par une Danielle Proulx devant une cinquantaine de représentants de la société civile, à la fin, qui saura coucher les barrières et réunir l’ensemble des citoyens pour une cause qui leur est chère: la défense de notre langue commune.
Dans l’histoire des grands événements du Québec français du début du vingt-unième siècle, celui-ci s’imposera comme un tournant, peut-être comme le moment où les Québécois ont cessé d’avoir peur et de se sentir coupables et où ils ont réalisé que c’est en s’unissant, malgré nos différends quant aux moyens, qu’on pourra atteindre l’objectif de protéger notre langue et d’assurer, ainsi, la continuité de l’existence du peuple québécois et sa contribution à l’enrichissement de la diversité humaine.
La balle est maintenant dans le camp de la ministre St-Pierre. Elle doit la frapper avec force, et sans hésitation.
C’est ce que le peuple québécois demande. C’est elle qui l’a affirmé.


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