Mois : mai 2010

Le spectacle de la terreur

Les terroristes ont toujours de bonnes raisons. Qu’ils se fassent exploser au milieu d’une foule, qu’ils répandent un gaz mortel dans le métro, qu’ils tuent un médecin pratiquant l’avortement ou qu’ils massacrent gratuitement une vingtaine de civils comme l’a fait Israël hier, ceux qui pratiquent la terreur se présentent toujours en victimes.

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« Ils ont non seulement refusé de collaborer, ils ont délibérément attaqué nos soldats » s’est plaint le premier ministre israélien, en visite à Ottawa aujourd’hui. Avouez qu’elle est bonne. Israël attaque des bateaux en eaux internationales – des bateaux remplis de plus de 10 000 tonnes d’aide humanitaire, d’aide médicale, de vêtements, de nourriture, de fournitures scolaires; des bateaux avec des journalistes, des religieux, une ancienne lauréate du prix Nobel de la paix, un rescapé de la Shoah, des écrivains, des personnalités publiques; des bateaux dont le seul but était d’alléger les souffrances des Palestiniens de la bande de Gaza, victimes d’un blocus israélien illégal et qui rend leur existence misérable – et extermine une vingtaine de civils innocents, mais évidemment, ils l’avaient cherché. Vous imaginez, le soldat armé jusqu’aux dents, violant les lois internationales, arraisonnant un navire pour la seule raison qu’il allait à un endroit qu’Israël s’est illégalement approprié, qui débarque en pleine nuit avec tout son attirail, et qui fait face à des militants, des écrivains, des journalistes, et des pacifistes? Oh le pauvre soldat israélien!
La situation israélienne est devenu tellement risible qu’on se demande si le rire ne constitue pas la dernière façon de conserver un semblant de stabilité mentale. Il y a un an, on condamnait un Canadien d’origine rwandaise de crimes contre l’humanité pour son rôle dans le génocide de 1994. Et aujourd’hui, en 2010, on accueille Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, à bras ouverts, on se donne des accolades, on parle de fraternité, de pays alliés. Pendant que Gaza est devenu un camp de concentration à ciel ouvert, que des centaines de milliers de personnes y vivent entassés comme des cloportes sous une roche, que l’électricité n’y est qu’intermittente, que des humains y meurent faute de médicaments, nous, ici, dans ce beau grand Canada « coast to coast », accueillons le chef de l’État responsable de cette barbarie et le traitons avec les meilleurs égards.
Il n’y a vraiment pas de justice dans ce monde. Ou plutôt, sur une planète où tout s’achète et tout se vend, la justice est devenu un bien de consommation comme un autre, qu’on joue à une bourse de la misère humaine où la valeur d’un Juif doit bien valoir un zillion de fois celle d’un Palestinien. Qu’un citoyen américain ou israélien soit victime d’un crime, s’il meurt le drapeau à la main en priant Dieu ou Yahvé, et il aura droit à une cérémonie grandiose, à des représailles terribles contre ses bourreaux. Mais qu’un peuple en entier se fasse écraser le visage dans la boue depuis un demi-siècle par un pays lui ayant volé ses terres, ses maisons, ses frontières, sa dignité et qu’on fauche la vie de dizaines de héros ayant décidé de lutter concrètement contre ce lent génocide, et on aura droit aux « regrets » officiels de Stephen Harper. Pas une condamnation, pas une dénonciation. Non, non, des regrets. Oups, scusez madame, je n’avais pas vu votre pied.
S’il y avait une justice dans ce monde, ou à tout le moins dans ce pays, Benyamin Nétanyahou serait aux arrêts, prêt à subir un procès pour crime contre l’humanité. Le Canada exigerait des frappes aériennes de l’OTAN contre Israël pour faire cesser ces crimes odieux et Washington cesserait de donner plus de trois milliards de dollars d’aide militaire annuellement à l’État hébreux et se servirait de ces ressources pour rebâtir la Palestine.
Oui, s’il y avait une justice, nous serions peut-être encore un peu des humains.
En attendant, c’est le spectacle qui continue. Celui qui se joue à guichets fermés depuis la nuit des temps et qui met en scène les jeux de pouvoir de puissants pour qui la vie d’autrui ne constitue qu’une variable comme une autre dans une équation pour le pouvoir et où les pires atrocités trouvent toujours toutes sortes d’explications tordues.
Pour le bien de tous, évidemment.
Demandez ça aux morts.

Les deux nationalismes

Il y a deux nationalismes dans les rues du Québec en ce moment. Celui qui s’affiche avec le fleurdelisé ou le drapeau des Patriotes et celui qui se vit en bleu-blanc-rouge, à l’image du club de hockey des Canadiens de Montréal. Le premier se célèbre à dates fixes, presque avec modestie, alors que le second est exubérant, s’affiche sur chaque voiture, se klaxonne dans les rues, se convertit en émeute, occupe toutes les tribunes. Pourquoi l’un serait-il plus important que l’autre?

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On aime parler du côté rassembleur du hockey. Peu importe tes origines, tes valeurs, si tu te reconnais dans les règles du jeu et que tu connais le nom de quelques joueurs, tu fais partie du groupe. On ne te demande pas grand chose: comprends et respecte la forme du jeu, ses lois et ses principes, accepte que ses règlements fassent partie intégrante de la partie, et tu deviens membre de la grande fraternité des amateurs de hockey du Québec.
Alors, il devient possible de se promener avec des drapeaux du CH, des tatouages du CH, des coupes de cheveux à l’effigie de la « Sainte Flanelle », des serviettes du CH, des peluches du CH, des sacs à dos du CH, des chandails du CH, des manteaux du CH, des casquettes du CH, alléluia! Ça, c’est la fierté acceptable, le nationalisme propret, ce sentiment d’appartenir à une collectivité partageant les valeurs communes du sport.
À l’opposé, il semble qu’on ait peur de célébrer l’autre nationalisme, celui qui commémore d’autres règles et d’autres lois. Certains voient même dans le nationalisme quelque chose de suspect, comme si le fait d’apprécier des valeurs communes dans la vraie vie serait plus dangereux que dans le sport. Un individu habillé du CH de la tête aux pieds encouragera la discussion et sera qualifié de « vrai » partisan; un autre qui a des effigies des Patriotes ou qui s’enroule dans son drapeau sera vu comme un fanatique, un « pur et dur », bref quelqu’un de suspect.
Pourtant, le nationalisme québécois n’est-il pas tout aussi inclusif et respectable que celui du Canadien de Montréal? Au hockey, il y a les traditions, les pénalités pour rudesse, les cérémonials; on accepte quiconque comprend et accepte ces règles. Dans la société, c’est la même chose: que tu sois Noir, Blanc, Jaune ou Vert avec des picots, on ne veut pas savoir d’où tu viens, pour paraphraser Pierre Falardeau, mais où tu vas! On ne veut pas connaître ta vie, on veut savoir si tu comprends qu’un coup de bâton intentionnel en plein visage contrevient aux valeurs du hockey et que de vivre ici sans apprendre notre langue contrevient à nos règles communes. On ne veut pas être au courant de ce que tu fais dans ta chambre à coucher, on aimerait que tu saches reconnaître la longue histoire du Canadien de Montréal et son désir de victoire avec la même passion que celle de notre peuple. On ne veut pas savoir quelle langue tu parlais chez toi à l’origine; dans notre sport, il n’y a que la langue du hockey, et dans notre pays il n’y a que la langue du pays: le français.
Deux nationalismes, deux modèles d’intégration, deux façons d’inciter les nouveaux arrivants à participer à leur société d’accueil. Deux collectivités qui ont leurs règles propres, leurs codes, leurs histoires, leurs façons de vivre. Mais pourquoi s’intègre-t-on plus facilement au hockey qu’au peuple québécois?
Et s’il était plus facile pour un immigrant de s’intégrer et de respecter le Canadien de Montréal et le sport du hockey simplement parce que les règles et les attentes y sont plus claires? Et si, à l’opposé, les attentes du Québec étaient trop floues, complexes, et pas assez assumées?
Si le hockey était comme l’État multiculturaliste
Si le hockey fonctionnait comme notre État, actuellement, il chercherait tellement à plaire à tout le monde qu’il perdrait le respect de tout un et chacun. On établirait des quotas de minorités visibles dans l’équipe. À chaque pénalité, on irait devant un processus d’appel, et révision, à la Cour de ceci ou cela pour déterminer si la pénalité viole les droits individuels. On permettrait aux joueurs Sikhs d’avoir le bâton dans une main et leur poignard dans l’autre. On jouerait les hymnes nationaux des pays de chaque « membre d’une communauté » présente dans l’amphithéâtre. On accuserait les arbitres de faire du profilage racial et après qu’un gros « goon » ait disjoncté et blessé un autre joueur, une coalition contre la brutalité des arbitres se mettrait en place pour se battre contre sa suspension. On donnerait un avantage numérique à une équipe comptant des joueurs d’autres origines à titre de discrimination positive. On poursuivrait en Cour un entraîneur pour libelle. On givrerait les baies vitrées pour empêcher les juives orthodoxes de voir des hommes faire du sport. On construirait un nouvel aréna dans le sens de la Mecque. On éliminerait les parties du samedi soir pour ne pas nuire au Juifs. On annoncerait les buts et les pénalités dans 150 langues pour ne pas faire de discrimination. On enlèverait les portraits de Maurice Richard ou Guy Lafleur afin de ne pas donner l’idée qu’il aurait pu y avoir un peuple francophone à l’origine de cette équipe. Et la liste s’allonge!
Si le hockey était à l’image de notre société, on ne pourrait plus y jouer ou l’apprécier. Il faudrait penser à chaque mot, peser le pour et le contre de chaque virgule, se sentir mal de chaque règlement et se questionner sur les impacts de chaque pénalité. De peur d’offusquer tel ou tel groupe, les règles deviendraient tellement confuses et malléables que plus personne ne voudrait s’y identifier.
C’est ce qui se produit, actuellement, avec le nationalisme québécois. On a tellement peur de brusquer les immigrants, tellement peur de se faire traiter de xénophobes parce qu’on ose se questionner sur nos capacités d’intégration qu’on ne discute plus de rien. On craint tellement de se faire accuser de poser violence à un tel ou une telle parce qu’on désire imposer notre langue dans notre pays, qu’on ne parle plus du pays. On aimerait tellement plaire à tout le monde et se faire aimer qu’on déplaît à tout le monde et qu’on nous méprise non pas pour ce qu’on impose aux autres, mais bien parce que nous sommes trop pleutres pour nous respecter.
Oser être soi-même
Et si on osait simplement… être nous-mêmes? Si on décidait, tout comme pour le hockey, qu’il est normal d’avoir des règles communes, des lois qui régissent notre nation et que ces règles, ces valeurs communes que sont le français, la laïcité, l’égalité hommes-femmes et d’autres, ne sont pas plus négociables qu’une pénalité au hockey?
Si nous avions assez confiance pour imposer ce que nous sommes et ainsi offrir des règles cohérentes, fortes, qui donneraient le goût aux immigrants de se joindre à nous comme on s’attache à une équipe gagnante?
Les drapeaux du Canadien ou du Québec ne se portent pas à l’épaule en signe de deuil ou bien cachés dans nos maisons. Ils s’affichent fièrement à la face du monde comme représentations d’idéaux qui nous unissent et de collectivités partageant des règles, des lois, et qui acceptent quiconque respectent ces règles et ces lois.
Car à force d’accommoder et de vouloir plaire à tout le monde, ce n’est plus seulement notre nationalisme et notre fierté qui disparaissent, mais nous-mêmes…

Notre chien de garde a faim

Une nouvelle étude de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) démolit la plupart des mythes de la droite économique. Que ce soit le « travaillez plus » de Lucien Bouchard, l’enrichissement individuel de Pauline Marois ou le « moins d’État » de Jean Charest, toutes les élites de droite en prennent pour leur rhume. Évidemment, voilà une recherche dont vous entendrez très peu parler les éditorialistes en chef de La Presse…

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Concrètement, on y confirme ce qui ne fait plus grand doute dans l’esprit des gens: les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent. Ce qui est nouveau, plutôt, c’est la compréhension de la façon dont se produit cet accroissement des inégalités sociales. De 1976 à 2006, l’économie québécoise a cru de 71%. Au même moment, la majorité des gains de revenu a été au 10% des gens les plus riches pendant que les 70% les plus pauvres ont vu leur assiette fiscale régresser. Tous les déciles sous le décile 8, à l’exception des ultra-pauvres, ont subi une détérioration de leurs revenus au cours de cette période.
Or, c’est précisément à partir de la fin des années 70 et du début des années 80 qu’ont eu lieu les premières réformes néolibérales et le début du désengagement de l’État. Désassurance dentaire, hausse des frais de scolarité, diminution des prestations d’assurance-emploi, baisse des impôts aux compagnies et aux plus fortunés, cette période de trente ans a constitué l’âge d’or de ceux qui ont toujours affirmé – et qui affirment encore aujourd’hui, malgré les tourments économiques que leur idéologie a créés – qu’il fallait rendre la vie plus facile aux plus riches afin qu’ils contribuent à tirer la société vers le haut. Ce qu’on constate, aujourd’hui, est précisément l’inverse: les mieux-nantis se sont effectivement envolés avec l’argent, mais le reste de la société, à l’exception des plus pauvres, a perdu de son pouvoir d’achat. Il s’agit du constat d’un échec et d’un sérieux avertissement à ceux qui seraient tentés de croire, notamment, que le Parti Québécois ferait un bon choix en favorisant l’enrichissement individuel.
Au travail, esclaves!
À tous les Lucien Bouchard et autres soi-disant lucides qui affirment que nous ne travaillons pas assez, l’étude démontre également que l’appauvrissement collectif de la classe moyenne s’est produit au même moment où le nombre de semaines de travail de celle-ci augmentait de près de 16,5%! Parallèlement, les mieux-nantis ont vu leur charge de travail diminuer de près de 6%! Concrètement: en trente ans, l’économie québécois s’est embellie de plus de 71%, la classe moyenne travaille plus de 16,5% de plus, mais elle est plus pauvre, au moment même où lui casse les oreilles avec les soi-disant bénéfices de réformes économiques de droite! Vous y comprenez quelque chose?
En fait, le problème vient principalement du fait que l’État ne joue plus suffisamment son rôle de redistribution de la richesse. L’étude le note pertinemment bien: l’augmentation des revenus après impôts des déciles les moins riches n’était que de moitié de celle enregistrée pour le décile le plus riche. Les auteurs de l’étude notent:

L’impact de l’intervention de l’État est primordial. L’écart observé dans les gains distribués par le marché est plus faible lorsque nous considérons les effets des transferts et des impôts sur les revenus. Mais si l’État limite la croissance des inégalités, ses actions ne sont pas suffisamment vigoureuses pour pouvoir renverser ou simplement freiner cette augmentation.


Le budget de tous les dangers

Ce constat constitue la pire des critiques adressée au dernier budget provincial. Si l’État n’en fait pas suffisamment, depuis une trentaine d’années, pour limiter les inégalités sociales et tous les troubles qu’elles entraînent, le budget Bachand, avec son lot de mesures régressives (200$ pour la santé pour qui gagne 15 000$; 200$ pour la santé pour qui gagne 1 500 000$), ne pourra qu’aggraver la situation actuelle et permettre la continuation de la chute des revenus disponibles pour la classe moyenne et les plus démunis.
Et malheureusement, puisque le PQ de Pauline Marois semble avoir adopté la même idéologie de hausses de tarifs et de taxes alliées aux baisses d’impôts, cela ne laisse rien présager de bon pour l’avenir, advenant l’élection du Parti Québécois aux prochaines élections.

Affamer la bête
Tout ceci nous ramène insidieusement à la définition de l’économiste Paul Krugman, qui parle de la stratégie orchestrée pour affamer l’État. Comme l’explique Josée Legault:

Leur stratégie fut baptisée “affamer la bête”. Elle commence par une réduction d’impôts – un geste toujours populaire. Puis, les revenus de l’État étant diminués, à la moindre crisette, le déficit augmente ou réapparaît. Les gouvernements se disent alors “forcés” de couper les services publics. Et une fois qu’on a bien “affamé la bête” étatique en baissant les impôts souvent au bénéfice des entreprises et des mieux nantis, ils coupent dans les services publics pour retrouver un équilibre budgétaire qu’ils ont détruit eux-mêmes. C’est précisément ce qui s’est passé à Québec et à Ottawa.

Cette étude de l’IRIS, c’est le rapport de l’état de santé des citoyens qui doivent, théoriquement, se faire protéger par la « bête étatique », notre chien de garde collectif. Après des années de baisses d’impôts, de hausses de tarifs et de coupures de services, la bête est devenue tellement épuisée, affamée et rachitique qu’elle ne peut plus jouer son rôle d’assistance aux citoyens, eux qui sont maintenant de plus en plus « libres » de se retrouver isolés, à la merci des aléas du hasard, dans une jungle néolibérale leur proposant le projet de société d’avoir à se combattre les uns les autres pendant qu’une minorité de privilégiés continuent leur party.
Et si on se décidait enfin à hausser un peu leurs impôts et à les forcer, eux aussi, à participer à l’amélioration de la société?
Notre chien de garde étatique nous a sorti de la misère dans les années 60 et il nous a jamais laissé tomber depuis; ne le laissons pas crever de faim. Ce n’est pas à notre avantage collectif.

Les « vertus » de l'immigration

Quand le Vérificateur général du Québec, Renaud Lachance, a fait le constat selon lequel on ne tient pas compte de la capacité d’accueil du Québec en matière d’immigration, ce n’est pas seulement le gouvernement libéral qu’il a blâmé. C’est l’ensemble d’une élite politique vendue aux soi-disant vertus d’une augmentation de l’immigration qui est visée.

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En effet, peu importe le milieu, il est de bon ton au Québec d’avoir un préjugé pro-immigration, même si le nombre ne peut être justifié. Comme je l’écrivais ici, nous recevons, per capita, plus d’immigrants que l’Angleterre, la Suède, la République Tchèque, la Corée du Sud, la Norvège, les Pays-Bas, les États-Unis, l’Italie, la Belgique, le Danemark, l’Allemagne, la France, la Hongrie, la Finlande, la Turquie, la Slovaquie, le Portugal, la Pologne, le Japon et le Mexique! Nous constituons une fragile minorité francophone dans un océan anglophone, nous ne jouissons même pas du statut de pays souverain permettant de mieux protéger notre langue et notre culture, mais nous recevons plus d’immigrants proportionnellement que tous ces pays.
Pour la député péquiste Louise Beaudoin, pourtant, les problèmes exprimés par Renaud Lachance n’auraient rien à avoir avec le volume. Non, non. Sélection bâclée, inadaptée, manque d’arrimage avec le milieu du travail, etc. Bref, pendant que notre petite province culturellement menacée reçoit plus de nouveaux arrivants que la plupart des pays industrialisés, les problèmes d’intégration seraient la résultante de simples décisions politiques et administratives. En clair, le message est celui-ci: nous, Québécois, serions plus intelligents que la plupart des pays développés et pourrions accueillir encore davantage d’immigrants si le gouvernement « faisait son travail ». Plus prétentieux que ça, tu meurs.
Absence de grille d’évaluation
En fait, et contrairement aux divagations péquistes ou libérales, le constat le plus important du Vérificateur général était celui d’une absence de grille d’évaluation quant à la capacité réelle d’intégration du Québec. Car, n’en déplaise à Mme. Beaudoin, notre capacité d’intégration n’est pas illimitée. Dès qu’on parle de quantifier cette capacité, il est automatiquement question du volume de l’immigration.
Or, ce sujet est terriblement tabou. En 2008, lors d’une élection partielle, l’ADQ s’est fait traitée de tous les noms pour avoir osé proposer un gel de l’immigration et des politiques natalistes. Xénophobie, lépenisme, racisme, les quolibets ne manquèrent pas. Au Québec, il est interdit de discuter d’immigration. Compris?
Alors que des pays souverains s’occupent de leur identité, prennent la peine de se questionner sur leur capacité d’intégration, nous, petit peuple dont la langue est en constante régression, n’aurions pas droit à la même chance. Que des élites fédéralistes ou canadiennes nous privent de cette capacité, voilà qui fait du sens, mais dès lors qu’un large consensus contre toute remise en question du nombre d’immigrants se met en place et que des soi-disant indépendantistes reprennent ce discours, il y a lieu d’être inquiet.
On nous dit: « il ne faut pas parler de volume, car chaque immigrant constitue une richesse ». Je ne suis pas contre, mais je ne suis pas pour non plus. J’aimerais qu’on en discute. J’aimerais qu’on me dise pourquoi, si notre richesse collective dépendait seulement de l’addition éparpillée de dizaines de milliers de personnes à chaque année, l’Inde, par exemple, avec son milliard d’habitants, a un niveau de vie inférieur à celui du Québec. J’aimerais qu’on m’explique pourquoi le simple fait d’amener des gens ici, sans savoir si nous avons la capacité de leur offrir une pleine participation – économique, culturelle, linguistique – à notre société, constituerait une richesse. Je voudrais qu’on me montre pourquoi le simple fait de rajouter du poids sur une branche d’arbre qui est déjà en train de craquer permettrait d’en améliorer la force et la santé. Et surtout, il faudrait qu’on me propose un plan pour faire face aux coûts de l’immigration qui, pour un pays comme la France, peuvent atteindre près de 24 milliards d’Euros par année! (( Le Point, no. 1757, France, jeudi, 18 mai 2006, p. 54, Immigration: Un coût de 24 milliards d’euros, Christophe Deloire et Saïd Mahrane ))
On nous dit encore: « nous ne faisons pas assez d’enfants ». Mais que veut dire « assez »? Combien est ce « assez »? Certains diront que ce « assez » constitue le seuil de renouvellement de notre population. J’aurais envie de leur dire qu’ils prennent le problème par le mauvais côté: il ne faut pas se demander combien d’immigrants on doit accueillir pour suppléer au faible taux de natalité québécois, mais plutôt comment on peut encourager la croissance de ce taux de natalité. Il ne suffit pas d’accueillir des immigrants pour compenser notre faible taux de natalité, pas plus que les travailleurs mexicains saisonniers sont une solution au manque de désir des Québécois pour des travaux des champs mal payés; dans un cas comme dans l’autre, on ne fait que mettre la lumière sur des problèmes beaucoup plus fondamentaux qu’il incomberait de régler en premier. Ce poids qu’on fait porter sur les épaules de l’immigrant – celui de nous sauver – ne peut que nous encourager à ne pas faire ce qui devrait être fait pour nous sauver nous-mêmes, c’est-à-dire définir réalistement nos idéaux et travailler pour les atteindre.
Et ceux qui auront envie de se joindre à ces idéaux – démocratie, langue française, laïcité, égalité entre les sexes, etc. – seront les bienvenus.
Quand on place l’immigration sur un piédestal et qu’on refuse de discuter de la nécessité de la diminuer à des niveaux plus raisonnables, pour une province non-souveraine, afin d’atteindre des niveaux permettant d’assurer une meilleure intégration des immigrants à nos valeurs fondamentales, on manque à son devoir citoyen de travailler à l’amélioration de la société et on fait passer l’idéologie devant les faits.
Et tant que nos élites continueront de promouvoir une augmentation du volume de l’immigration sans aucun respect pour notre capacité d’intégration, ces valeurs fondamentales seront bafouées.
Ce que nous dit ce rapport du Vérificateur général, en fait, c’est qu’il y a urgence d’un profond questionnement sur la question de l’immigration. À partir du moment où on suit ses recommandations quant à l’établissement d’une grille d’évaluation, il devient nécessaire d’exiger un volume d’immigration comme fonction du respect des valeurs fondamentales. Et si cela passe par une réduction du nombre d’immigrants et par l’imposition d’un contrat d’intégration, cela se ferait pour le bien de toute la collectivité.
Pour ceux qui ont bâti ce pays, et pour ceux qui se joignent à nous et travaillent à la pérennité des idéaux qui ont permis sa construction.
Toute position contraire porte un même nom: reddition devant nos responsabilités historiques d’intégration, d’ouverture et de respect de nos valeurs communes.

La Loi du plus faible

« Laissez donc les gens libres de faire ce qu’ils ont envie de faire », disent-ils. À propos de la controverse sur ce qu’il est maintenant convenu d’appeler les Anglofolies de Québec, le discours de ceux qui appuient l’événement anglomane se limite toujours à peu près à ceci: laissez faire le marché. Qu’importe si, dans le marché tout-puissant, c’est toujours le plus fort qui gagne. Et si nous, Québécois comptant pour moins de 2% de l’Amérique du Nord, sommes précisément dans une situation de faiblesse.

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En fait, ce qui impressionne avec la logique de ceux qui aimeraient qu’on cesse de réglementer ou de contrôler ce qui touche à la langue et à la culture, c’est précisément l’élasticité de leurs conceptions. Quand il est question d’une loi pour protéger la jeunesse des affres de la pédophilie, ils sont au front. Quand un criminel à cravate se fait arrêter, ils réclament un durcissement des peines. Quand un politicien s’acoquine avec des entreprises privées, ils veulent des lois anti-lobby. Quand un promoteur veut détruire des espaces verts pour construire des condos, ils réclament qu’on réglemente pour l’empêcher. Quand une espèce animale est menacée, ils exigent sa protection. Mais quand il est question de protéger la langue française et la culture québécoise, ils brillent d’une éclatante absence.
Or, s’il est normal et obligatoire de protéger notre jeunesse, de lutter contre les crimes économiques, de protéger notre faune et notre flore, s’il est compréhensible de les soustraire au libre-marché, pourquoi serait-ce différent dès lors qu’il est question de notre langue et de notre culture? Pourquoi serait-il plus acceptable de brimer la « liberté » d’un citoyen désirant polluer un lac contenant une espèce rare de poissons que celle d’un festival recevant des millions de dollars de l’État et qui contribue, même modestement, à accélérer le recul de nos valeurs communes?
Certains diront pourtant – et ils me l’ont affirmé plusieurs fois – que ce n’est qu’un festival. « Le français ne va pas disparaître du Québec parce qu’on invite surtout des groupes anglophones! » déclamait à peu près un individu sur le groupe Facebook dénonçant le peu de présence francophone au festival. C’est une évidence qu’individuellement cet événement ne scellera pas davantage la fin de notre expérience francophone en Amérique du Nord qu’un déversement de cyanure dans un lac protégé ne détruirait toutes les espèces menacées. Est-ce que cela rend la chose morale pour autant? Non. Il n’y a aucune morale qui puisse justifier l’inaction, que ce soit pour protéger un seul lac menacé ou pour promouvoir notre langue lors d’un seul événement. Une espèce en danger est en danger, que ce soit dans le lac de l’île Notre-Dame ou dans le Lac St-Jean; une langue menacée est menacée, que ce soit à Montréal toute l’année ou à Québec pendant un festival de onze jours.
La peur de la Loi
Il semble y avoir une gêne à légiférer dès qu’il est question de culture et de langue. Comme si, collectivement, nous avions oublié la raison d’être de tels règlements; comme si nous nous étions déconnectés de ce qui avait rendu la Loi 101, les quotas de contenu francophone à la radio et d’autres mesures nécessaires à la survie du français il y a à peine une génération.
Aujourd’hui, alors qu’on a laissé la Loi 101 se faire détruire morceau par morceau et qu’on remet parfois ouvertement en question les quotas radiophoniques, nos politiciens sont devenus de véritables pleutres du français. Ils craignent le dossier linguistique comme la peste. Ils se sont dépêchés, par exemple, de voter une résolution d’appui au Festival d’été de Québec. Plutôt que de prendre le problème de front et d’exiger l’établissement de règles garantissant que les subventions gouvernementales en matière de culture doivent assurer une présence satisfaisante du français, ils se sont avachis, unanimement, et ont décidé ainsi de récompenser l’anglomanie triomphante d’un festival n’ayant désormais de québécois que le nom de la ville, ou presque.
Alors que dans la plupart des pays il s’agit d’une normalité que de subventionner ce qui sert à renforcer et à promouvoir la culture locale et nationale, le Québec fait bande à part précisément dans un domaine où son statut de simple province le rend plus vulnérable. Concrètement: si d’autres pays sont conscients de la nécessité d’utiliser les deniers publics dans un objectif de cohésion sociale, culturelle et linguistique, comment une simple province comme le Québec pourrait-elle arriver à un tel objectif en finançant un festival où près de 60% des artistes joueront dans la langue qui la menace directement? Pire: comment peut-on se montrer fier d’un tel à-plat-ventrisme et d’un tel refus de protéger notre plus grande richesse, le français, et de favoriser l’émergence et la réussite de groupes s’exprimant dans notre langue commune?
On ne le dira jamais assez: le libre-marché, ce je-m’en-foutisme érigé en dogme absolu, ne peut pas assurer la survie du faible. Le français a réussi à prospérer au Québec et à intégrer les immigrants grâce à la Loi 101. Avant celle-ci, 90% des nouveaux arrivants s’intégraient en anglais. Notre culture s’est raffermie parce que des hommes courageux ont décidé de ne pas laisser la main invisible du marché décider à notre place. Notre langue est devenue langue commune et d’inclusion parce que des politiciens conscients de leur rôle historique ont décidé que, parfois, une Loi est nécessaire et que si cette Loi peut brimer une minorité de la population, elle assure la plus grande des libertés à la majorité, celle d’assurer la survie de ses valeurs fondamentales.
Nous ne sommes que 2% de l’Amérique du Nord. Si nous étions une espèce animalière, nous serions aussi protégés que peut l’être le béluga du St-Laurent ou le carcajou. Mais puisque nous sommes des Québécois, nous finançons nous-mêmes notre propre disparition et nous élisons des députés pour qu’ils applaudissent quand on méprise nos valeurs et qu’on nous impose un festival d’une telle aridité culturelle que même la beauté de la verve d’un Vigneault ne pourrait s’y enraciner.
Cette liberté de laisser-faire, ce n’est pas une liberté, mais bien le pire des marchés de dupes, où on nous couvre de fausses idoles pendant qu’on nous dépossède de nos âmes et qu’on nous propose des tas de plantes exotiques en pots pour remplacer la forêt vivace qui peuplait l’imaginaire de nos ancêtres.