Mois : mars 2011

Frais de scolarité: le mensonge de l'indexation

S’il y a un seul mensonge méritant d’être dénoncé dans l’opération de justification des hausses brutales des frais de scolarité universitaires, c’est celui de l’ajustement à l’inflation de 1968. Cette idée, relayée tant par le gouvernement que par divers éditorialistes de droite, est la suivante: si on avait indexé les frais de scolarité cette année-là, ils seraient équivalents aux hausses qu’on vient d’imposer. Un non-sens.

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En effet, l’année 1968 ne peut constituer une référence crédible. Bien sûr, c’est en 1968 que le gouvernement du Québec a, dans la foulée du rapport Parent, décidé de réglementer ces frais. Or, cela ne signifie absolument pas que les frais imposés en 1968 étaient équitables d’un point de vue objectif. Simplement, ils étaient moins élevés que pour les années précédentes. Affirmer que les hausses de frais constitueraient simplement un rattrapage par rapport à cette année précise ne nous apprend strictement rien, d’autant qu’il ne peut être inutile de rappeler que seulement huit années plus tôt les Québécois vivaient un état de sous-scolarité tout à fait aberrant, où moins de 2,9% des francophones fréquentaient l’université et où la minorité de langue anglaise obtenait près du double des doctorats de la majorité de langue française. (( LINTEAU, P.-A., R. DUROCHER, J.-C. ROBERT et F. RICARD (1986). Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, p. 320. )) L’année 1968 constituait le début du changement, la fin de la sous-scolarisation des Québécois. Vouloir rayer quarante années de progression d’un coût de baguette magique pour nous ramener à ce stade initial a de quoi surprendre, pour le moins! Au prochain budget, voudra-t-on nous ramener aux frais indexés de 1960? De 1950? De 1940? Où s’arrêterait cette folie?
Par ailleurs, on ne peut comparer la valeur d’un diplôme de 1968 avec celle d’un diplôme de 2011. Les statistiques obtenues à cet effet, au Québec, datent de 1975-76, mais elles sont révélatrices. Comme le montre le tableau suivant, en l’espace d’une trentaine d’années, le pourcentage de la population sans diplôme est passé de 43% à seulement 14%. De la même manière, le taux d’obtention d’un baccalauréat a plus que doublé, passant de près de 15% à plus de 32% alors que les détenteurs d’une maîtrise ou d’un doctorat ont été, proportionnellement à la population, multipliés par trois. Et nous parlons ici de 1975-76, ne l’oublions pas: les données seraient sans aucun doute beaucoup plus spectaculaires si on pouvait compiler à partir de 1968!

Taux d’obtention d’un premier diplôme au Québec, 1975-76 et 2006-07

Diplôme Année scolaire
1975-76 2006-2007
Aucun diplôme 43,0% 13,8%
Secondaire 57,0% 86,2%
Collégial 20,8% 37,5%
Baccalauréat 14,9% 32,1%
Maîtrise 2,7% 9,2%
Doctorat 0,4% 1,3%

Source: Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. Indicateurs de l’éducation: édition 2009.
Ces chiffres nous font état d’une démocratisation des études supérieures. En 1960, un étudiant universitaire faisait partie de la plus petite élite de la société; en 1975, alors qu’un peu moins de la moitié de la population était toujours sans diplôme, le même étudiant faisait toujours partie de l’élite, mais d’une élite beaucoup plus élargie. Aujourd’hui, alors que près de 86% des étudiants finissent leur secondaire et qu’un citoyen sur trois possède un diplôme universitaire, l’obtention d’un baccalauréat est devenue quelque chose de quasi-banal.
Ainsi, la valeur d’un diplôme a baissé. Les entreprises, préférant avoir des employés mieux formés, exigent des niveaux d’étude de plus en plus élevés pour un même emploi. On estime ainsi qu’entre 1982 et 1997, le taux d’obtention d’emplois permanents et à temps plein par les détenteurs de baccalauréat a chuté de 75% à 51%. Parallèlement, au Canada, le nombre d’emplois occupés par des détenteurs d’un diplôme universitaire est passé, de 1990 à 2009, de 1,9 million à 4,2 millions.
Ce qu’il est important de bien saisir, c’est que la valeur de l’éducation en tant que telle n’a pas nécessairement diminué. Il est plus que probable qu’un diplômé de 2011 apprend autant, sinon davantage, qu’un diplômé de 1976. Par contre, puisque le bassin de diplômés universitaires a beaucoup augmenté, les entreprises d’aujourd’hui ont tendance à laisser en plan des individus n’ayant, par exemple, qu’un diplôme du secondaire, alors que celles d’hier n’auraient pas hésiter à les engager et à payer pour perfectionner la formation réellement utile au travail. En clair: l’étudiant finissant son secondaire pouvait avoir accès à une formation spécifique payée par l’employeur tandis que l’étudiant choisissant les études universitaires faisait partie d’une élite lui permettant d’avoir de bien meilleures chances d’emploi que le même étudiant d’aujourd’hui.
En conséquence, et d’un point de vue purement comptable, il est tout à fait malhonnête de comparer les frais de scolarité de 1968 à ceux d’aujourd’hui. Ce sont deux époques complètement différentes. Cette comparaison n’a pas davantage de prise sur le réel qu’un général militaire se vantant, en 2011, d’avoir une armée de milliers d’archers pour s’opposer à des avions supersoniques.
Oui, le Québec a fait le choix de constituer, en Amérique du Nord, la nation offrant la meilleure démocratisation des études supérieures. Ce choix a eu la conséquence de généraliser l’obtention de diplômes universitaires, rendant moins probable l’accès obligé à un emploi de qualité dès l’obtention du diplôme. Comme le note Michèle Ouimet, le Québec est aujourd’hui en tête de peloton parmi toutes les provinces canadiennes.
La véritable question n’est donc pas de savoir si les étudiants doivent « faire leur part ». Leur part, ils la font lorsqu’ils paient des impôts: il a été démontré qu’un étudiant universitaire rapporte près de 8$ en impôts à l’État pour chaque dollar investi dans sa formation. C’est en se trouvant un emploi que l’étudiant, devenu travailleur, fait sa part et enrichi notre nation.
Non, la véritable question est la suivante: veut-on réellement redonner à l’éducation supérieure son caractère élitiste, en faisant la chasse gardée d’une minorité privilégiée par la naissance ou par quelques rares bourses? Veut-on réellement réduire drastiquement de nos universités toutes les matières ne débouchant pas sur un emploi payant permettant de rembourser rapidement les dettes contractées?
En prenant l’année 1968 comme référence, le gouvernement Charest, avec l’appui de l’opposition-fantôme péquiste, lance le message que l’heure n’est plus si loin où on aura dilapidé complètement l’héritage de la Révolution tranquille pour revenir à cette bonne vieille époque des porteurs d’eau analphabètes, à la langue aussi massacrée que la pensée, abâtardis par des siècles d’à-plat-ventrisme devant une logique comptable n’ayant mené qu’à une infériorisation si systématique qu’elle n’avait comme horizon que la servitude volontaire de maîtres qui n’étaient grands que parce que nous étions petits.

Les 6 mythes des frais de scolarité (et autre contre-propagande)

Le gouvernement Charest a décidé d’accélérer les hausses des frais de scolarité dans un budget qui, à l’instar de celui de l’an dernier, prend du pauvre pour donner au riche. Sous prétexte d’un sous-financement des universités dont il est lui-même responsable, il sacrifie la prochaine génération en se basant non pas sur des faits, mais sur des préjugés colportés par une foule d’idiots utiles davantage avides d’idéologie que de faits. Dans cette attaque contre l’universalité, soulignons la contribution exceptionnelle de La Presse, qui, dans une fausse page de débats, d’où sont tirés plusieurs des mythes ci-bas, fait la promotion active de l’idée qu’il est légitime d’endetter ou de priver d’éducation les individus parmi les plus fragiles de la société.

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Voici quelques uns des mythes propagés par divers idéologues et relayés par les médias.
Mythe 1: la hausse des frais de scolarité n’aurait pas d’impact sur la fréquentation.
Cette idée va à l’encontre de toute logique. Il devrait être évident pour tout le monde qu’un individu n’ayant pas les moyens ou la possibilité de s’endetter au-delà de ce qu’il anticipe comme capacité de rembourser risque d’être moins tenté par la poursuite d’études universitaires. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit lorsque ces frais ont été haussés de 645$ par année en 1989 à 1526$ en 1993: le nombre d’étudiants fréquentant l’université a diminué sensiblement, passant de près de 257 000 en 1992 à près de 232 000 cinq ans plus tard. (( Tableau 477-0013 Effectifs universitaires, selon le régime d’études, le niveau d’études, la Classification des programmes d’enseignement, regroupement principal (CPE_RP) et le sexe, annuel (nombre) )) Les étudiants à temps partiel furent particulièrement touchés: malgré la hausse de la population québécoise, ceux-ci ne s’en sont jamais remis; de près de 123 000 qu’ils étaient en 1992, ils n’étaient plus que 97 000 en 2007-08. La hausse des frais de scolarité a un impact indéniable sur la fréquentation.
Mythe 2: le gouvernement investirait davantage si les étudiants le faisaient également.
On nous présente la hausse des frais de scolarité comme étant la contribution des étudiants au meilleur financement des universités, assurant que le gouvernement ferait sa « juste » part. L’histoire nous incite à un sain scepticisme. Une étude de la FAÉCUM, publiée en 2003, fait état d’une réalité tout autre: entre 1990-91 et 1998-99 (grosso modo avant le réinvestissement des années 2000), les étudiants ont payé 1587$ de plus en frais de scolarité, tandis que la contribution gouvernementale était réduite de 2720$ par étudiant. L’effort fut donc à sens unique. Rien ne nous permet de croire que la situation serait différente aujourd’hui. La volonté d’offrir davantage de bourses est louable, mais elle s’apparente davantage au mieux à de la pensée magique, au pire à de la charité, et tout porte à croire que les promesses déçues de la première hausse du début des années 90 seront de nouveau d’actualité.
Mythe 3: les étudiants n’auraient qu’à moins boire de bière ou dépenser pour des vêtements griffés.
Ce discours est celui tenu par Pierre-Yves McSween, un arriviste populaire dans les médias de droite parce qu’il est jeune et trempe son discours vieillot dans la soupe du jour. Selon lui, les études sont un moment de sacrifice et la solution, pour les étudiants, serait simplement de réduire leurs dépenses d’objets de luxe. Ça ne vole pas très haut ici; nous ne sommes pas loin du mythe de l’étudiant richissime se promenant en voiture sport et se payant des voyages dans le sud à répétition. La réalité est tout autre: une étude de la FEUQ a démontré que près de 25% des étudiants ont un revenu inférieur à 12 000$ par année, de loin inférieur au seuil de la pauvreté. Gageons qu’ils ne trouveront pas grand réconfort dans les paroles de McSween!
Mythe 4: les frais de scolarité relativement moins élevés du Québec constitueraient une anomalie.
Ce mythe a la peau dure. Se basant sur un manque flagrant de connaissances quant à la situation dans d’autres pays, il est notamment relayé par Jean-Herman Guay, un droitiste impénitent n’ayant même pas l’honnêteté d’assumer clairement ses positions. L’idée est la suivante: puisque les frais de scolarité sont plus élevés un peu partout en Amérique du Nord, il faudrait hausser les nôtres pour rattraper notre « retard ». En fait, ce sont plutôt les frais de scolarité de l’Amérique du Nord qui constituent une anomalie. Les données de l’OCDE (2007) démontrent que le Canada, les États-Unis, le Japon et l’Australie font partie d’un club très sélect de pays imposant des frais prohibitifs à leurs étudiants. À l’inverse, les frais sont moins élevés un peu partout, notamment en Norvège, au Danemark, en Suède, en Islande, en Finlande et en République tchèque, où l’éducation supérieure est entièrement gratuite. Et comme le souligne un Québécois vivant en Suède, ce pays est pourtant très prospère!
Mythe 5: la hausse des frais de scolarité permettrait de renflouer les universités.
Il faut bien comprendre une chose dans tout ce débat: l’impact des frais de scolarité n’est pas si important que cela sur l’ensemble du financement des universités du Québec. Par exemple, si on augmente ces frais de 1625$ par étudiant à temps plein, on obtient près de 250 millions de dollars. Le financement total des universités québécoises atteignant un peu moins de 6 milliards de dollars, on pénalise les étudiants, les incite à ne pas poursuivre leurs études, et tout ça pour quoi dites-moi?
Mythe 6: le Québec n’aurait pas les moyens de se passer de ces hausses.
Comme nous venons de le souligner, cette mesure rapportera près de 250 millions de dollars chez les étudiants à temps plein. On pourrait peut-être parler d’un peu plus de 300 ou 350 millions en comptant les étudiants à temps partiel – et nous n’incluons pas ici les bourses qui devraient être, si on fait confiance au gouvernement, plus généreuses. Les idéologues n’ont de cesse de nous dire que notre « fardeau » fiscal ne permet plus d’offrir de tels services. C’est faux: il s’agit d’un choix idéologique. Le gouvernement Charest a déjà offert des réductions d’impôts de plus d’un milliard de dollars, principalement à la classe moyenne supérieure et aux mieux-nantis, et si on établit un bilan des quinze dernières années, en incluant le gouvernement du Parti Québécois, c’est de près de dix milliards de dollars que s’est privé l’État québécois parce qu’il a fait le choix de ne plus imposer adéquatement les mieux-nantis et les entreprises. Encore récemment, on apprenait que le gouvernement nous a privé de cinq milliards de dollars en refusant d’imposer des redevances adéquates pour l’exploration des gaz de schistes. Les ressources existent, mais il s’agit d’un choix idéologique que de refuser de les prendre là où elles sont et de préférer s’attaquer aux plus faibles de la société.

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Cette liste de mythes n’est pas exhaustive, mais elle donne une idée de l’ampleur de la désinformation que relaient une foule de soi-disant intellectuels qui ont tous en commun d’avoir adopté l’idéologie néolibérale du moins d’État. Les universités, plutôt que d’être des lieux du savoir devant permettre l’élévation des Québécois et l’enrichissement de la collectivité, sont devenues, dans les faits, de gigantesques entreprises privées en compétition les unes avec les autres et combattant férocement pour l’accueil d’étudiants-marchandises qui, eux, s’endettent en fonction d’un travail futur lui aussi purement utilitaire.
Un médecin, un avocat, un biochimiste, qui se plaindra? Ceux-ci auront le loisir de rembourser leurs dettes. Mais qu’en est-il du philosophe, de l’historien, du musicien? Dites-moi: quelle société a davantage besoin d’avocats que de philosophes? Quelle société peut se permettre de faire abstraction de tout ce qui la rend unique et lui permettant, à terme, de s’améliorer non seulement d’une manière marchande, mais également intellectuellement ou culturellement?

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À court terme, une autre solution est possible. Une université comme McGill, pour ne nommer qu’elle, accueille chaque année près de 48% de ses étudiants d’en-dehors du Québec. Ceux-ci, lorsqu’ils viennent du Canada (27% du total), paient la moyenne canadienne des frais de scolarité, tandis qu’ils peuvent payer entre 10 000 et 20 000$ lorsqu’ils viennent d’en-dehors du Canada. Le Ministère de l’éducation, des loisirs et du sport (MELS) a estimé à un peu moins de 30 000$ le coût pour une année d’université, en moyenne, pour chaque étudiant. Considérant qu’il y avait près de 9000 étudiants canadiens et 7000 étudiants étrangers à McGill en 2009, cela signifie que le financement qui sert à éduquer ces non-Québécois peut atteindre, en l’estimant grossièrement, plus de 300 millions de dollars, soit l’entièreté des revenus estimés des hausses des frais de scolarité!

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Malgré qu’il soit possible – et souhaitable – de cesser de financer l’éducation des étrangers, cette mesure ne peut constituer qu’un baume sur la situation actuelle.
La véritable solution, la seule, est celle de la gratuité scolaire. Une étude du MELS a démontré que le taux de rendement public – le profit pour l’État – du passage d’un étudiant du secondaire jusqu’à l’obtention d’un diplôme de baccalauréat atteint près de 8,5%. ce qui signifie que chaque fois où nous incitons nos jeunes à rester à l’école, nous nous enrichissons. Les dépenses reliées à l’éducation sont facilement compensées par celles du décrochage, où chaque étudiant laissant ses études coûte annuellement près 8098$ en soins de santé privé, 4230$ en assistance sociale, 224$ pour ce qui est des crimes, 3491$ en revenus perdus, 226$ en taxes non payées, 68$ en primes d’assurance-emploi et 2767$ en assurance-emploi. Une étude du Conseil canadien sur l’apprentissage, publiée en février 2009, évaluait le coût du décrochage à 37 milliards $ par année. Financer l’éducation, c’est s’enrichir. Les étudiants universitaires sont plus en santé et plus politisés; ils apportent une plus-value considérable à la société.
Le Québec a fait le choix, depuis une cinquantaine d’années, de miser sur une éducation supérieure accessible. De porteurs d’eau et d’ignares que nous étions avant les années soixante, nous sommes devenus l’un des peuples les plus éduqués et les plus savants au monde. Il ne s’agit pas d’un hasard: ce choix que nos prédécesseurs ont fait était réfléchi, appuyé par des faits, et animé de la volonté d’opposer à une marchandisation élitiste de l’éducation ayant fait de nous des citoyens de seconde classe dans notre propre pays une réelle universalité porteuse d’avenir.
L’éducation constitue une richesse.
Vous croyez qu’elle coûte cher? Essayez l’ignorance.
Tous ces idéologues de pacotilles, de Bock-Côté à Pierre Fortin en passant par McSween et Guay veulent nous l’imposer.
À nous de résister et d’opposer, à leur aveuglement idéologique, nos faits.
Et notre humanité.

QuebecLeaks: le mépris de Luc Lefebvre

Le lancement de « Kwebek Leaks », dont le porte-parole, Luc Lefebvre, est un ancien organisateur péquiste frustré, a été un flop total selon Steve Proulx. Pour ma part, ce n’est pas le fait que le lancement ait été réussi ou non qui m’importe. La seule chose qui m’importe, est que ce projet est dirigé par Luc Lefebvre et que Luc Lefebvre est un anglomane ne respectant pas le caractère français du Québec.

Source: Presse Canadienne.
Disons-le d’emblée: on ne peut pas faire abstraction du contenant quand il est question de « Kwebek Leaks », pas plus qu’on se satisferait d’un met délicat et suave dans un restaurant malpropre. L’idée derrière le projet peut être bonne, mais le fait qu’on ait choisi un titre en anglais et que le site web est entièrement bilingue anglais-français discrédite toute prétention à un mouvement citoyen typiquement québécois.
On répond pourtant: « Oui, mais “leaks” fait référence à “Wikileaks” donc il est important de l’avoir dans le nom ». Non. On aurait très bien pu nommer ce projet « Transparence Québec », par exemple, comme l’ont suggéré des citoyens sur Facebook. Si la réussite d’un projet comme celui-ci nécessite de lui accoler une expression dans une langue étrangère, alors ce projet ne peut être considéré comme étant spécifiquement québécois.
On répond aussi: « Le site est en français pour les Québécois, mais en anglais pour l’international ». En anglais pour « l’international »? Robin Philpot l’écrivait pourtant hier, dans l’Aut’journal: moins de 5% de la population mondiale a l’anglais comme langue maternelle et cette proportion est en constante diminution. Si on désirait réellement communiquer à l’international – ce qui, du reste, paraît suspect quand on se prétend un projet citoyen québécois désirant agir pour le Québec – on devrait peut-être le faire d’abord en mandarin, en hindi ou en espagnol, des langues rejoignant davantage de locuteurs. Un site réellement multilingue, voilà qui serait pertinent et tout à fait possible de réaliser avec les moyens techniques actuels.
Or, en choisissant seulement l’anglais et le français, Luc Lefebvre fait un choix politique et ce choix contribue à faire de notre langue au Québec l’équivalent de l’anglais, rendant, comme le soulignait déjà René Lévesque il y a plusieurs décennies, la décision de l’immigrant de s’intégrer ou non dans notre langue beaucoup plus ardue puisque le français n’y apparaît plus comme une langue incontournable.
Qui est Luc Lefebvre?
Ce mépris du français, affiché par Luc Lefebvre, ne devrait pas nous surprendre. Son profil Facebook place bien en exergue trois citations écrites dans la langue de Shakespeare, démontrant son attrait pour cette langue, mais il faut aller plus loin pour bien comprendre de quelle façon cet individu considère le français comme étant un canard boîteux devant s’effacer devant la toute-puissante langue impériale anglaise.
Luc Lefebvre, avant de créer son Kwebek Leaks, a participé à plusieurs forums sur Internet, notamment celui des Loco Locass. Son pseudo? Redsaber. Un autre nom en anglais, évidemment. Il a écrit des milliers de messages sur ce forum et il serait extrêmement fastidieux d’en faire une analyse précise, mais on peut déjà présenter quelques cas intéressants.

  1. Mépris d’un individu exigeant une traduction d’un de ses commentaires en anglais. Un participant au forum a demandé gentiment à M. Lefebvre de traduire un commentaire écrit en anglais. M. Lefebvre lui a répondu: « Va apprendre l’anglais esti d’inculte! ». LIEN.
  2. Mépris de ceux qui ne parlent pas anglais. M. Lefebvre, plutôt que de traduire un passage pour un commentateur, lui a répondu: « Alors arrête de me faire chier, et va te trouver des amis pour apprendre l’anglais. » LIEN.
  3. Mépris de ceux qui ne parlent pas anglais (bis). Encore une fois, M. Lefebvre dévalorise ceux qui ne parlent pas cette langue étrangère: « C’est vous autres les 2 caves qui savez pas lire en anglais ici, pas moi. » LIEN.
  4. Mépris du caractère français du Québec. Luc Lefebvre a également écrit: « Et le Québec lui? Son histoire est pas francaise/anglaise? […] En quoi suis-je plus colonisé que toi si je crois que mon pays, le Québec, est Français, et malgré tout, anglais? » LIEN. Aucun respect pour la Loi 101, pour la libération linguistique des Québécois… On voit déjà ici ce qui a mené à la situation actuelle: M. Lefebvre rejette tout l’aménagement linguistique québécois basé sur l’unilinguisme français.
  5. Anglomanie. À un commentateur qui se plaignait de la difficulté à travailler en français, Luc Lefebvre lui a répondu: « Apprends l’anglais, l’reste de la planète le parle. » Lorsque quelqu’un lui a fait remarquer qu’il devrait alors apprendre le mandarin puisque c’est effectivement la langue la plus parlée sur la planète, il l’a traité d’ « emmerdant » avec ses « histoires de colonisés ».  LIEN.

On pourrait ajouter un point un peu cocasse, bien qu’il ne soit pas directement relié à la langue. Luc Lefebvre a communiqué avec les médias sous le pseudonyme de l’intellectuel – anglophone, cela va de soi – Noam Chomsky, qui est considéré comme un anarchiste de mouvance socialiste. Assange, fondateur de Wikileaks, est aussi considéré, selon certains, comme un anarchiste. Mais que pensait vraiment Lefebvre de l’anarchisme, il y a quelques années à peine: « Je blagues [sic] pas quand je parles des anarchistes, ils devraient vraiment disparaître de la surface du globe. C’est du pu [sic] dans une plaie trop longtemps ouverte. » LIEN.
En fait, il serait possible de continuer très longtemps à analyser ses commentaires. La contribution de Luc Lefebvre au débat linguistique, depuis plusieurs années, se résume à la promotion constante de l’anglais dans toutes les sphères de la société, au mépris de ceux qui ne le parlent pas, à la valorisation de l’anglais au Québec et à l’appui au bilinguisme généralisé. Il nage dans la langue anglaise, il s’y baigne tellement qu’il a fini par considérer que la normalité était de la parler et que quiconque s’opposerait à sa soi-disant suprématie serait un « colonisé ».
Or, et pour revenir à nos moutons, toujours pour parler de Luc Lefebvre, comment pourrait-on dissocier le noble but de « Kwebek Leaks » – partager de l’information sensible – du mépris total de notre langue commune démontré par son porte-parole, non seulement par ses écrits passés, mais par son anglomanie présente, telle que démontrée par le nom de l’organisme et le site web faisant une large place à l’anglais?
À tous les jours, on demande aux Québécois de se respecter. On leur dit de refuser d’acheter dans un commerce où leur langue n’est pas respectée. Même le gouvernement du Québec distribue des autocollants marqués « Ici, on commerce en français ». Parfois, on se prive d’un bel achat. On a les mains pleines, mais on laisse tout tomber et on s’en va sans rien acheter parce qu’on n’a pu respecter notre langue nationale. On le fait par conviction, parce qu’on comprend que notre langue ne peut s’échanger ni contre un objet quelconque ni sous le prétexte de faire trembler des Grands.
Des Grands qui sont grands parce que nous sommes petits, désunis, et que nous avons fait passer nos intérêts individuels avant ceux de la collectivité. Une collectivité francophone, n’en déplaise à M. Lefebvre.
Faudra-t-il boycotter « Kwebek Leaks »?
Pas parce que l’idée est mauvaise.
Parce que notre langue n’a pas de prix: aucune révélation ne mérite qu’on lui manque de respect.
Le français, au Québec, sera toujours aussi fort que notre capacité à l’imposer comme langue incontournable de toutes les affaires publiques.

Sixième année bilingue: la SSJB doit agir!

Suite à la décision du gouvernement Charest d’angliciser la moitié de la sixième année du primaire, plusieurs, dont moi-même, attendaient impatiemment la réaction de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJB). Quelle forme prendrait la dénonciation de cette mesure anglicisante? Un communiqué de presse? Un texte de Mario Beaulieu, président de l’organisme, sur le site de la SSJB? Une conférence de presse avec des linguistes, des professeurs, des spécialistes faisant état des dangers d’un bilinguisme généralisé et des risques d’assimilation dans un contexte d’extrême fragilité de la langue française? Rien de tout ça. La réaction se limita à une maigre remise en question du caractère obligatoire de la mesure, le tout accompagné d’un appui à l’enseignement de l’anglais intensif. La SSJB est-elle tombée sur la tête?

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Deux raisons expliquent la bizarrerie de cette réaction: la capitulation de l’organisme face au culte du bilinguisme et la peur de mener une lutte dont on ne peut espérer de gain à court terme.
La capitulation de la SSJB face au bilinguisme
Cette capitulation n’est pas nouvelle, mais elle n’a jamais été aussi clairement exprimée qu’en ce moment. Comme je l’écrivais l’automne dernier, Denis Trudel, le porte-parole du Mouvement Montréal français (MMF), une créature contrôlée directement du bureau du président de la SSJB, parlait du bilinguisme comme représentant le « mieux pour nos enfants », indiquait que l’anglais représentait « l’ouverture sur le monde » et que la lutte pour le français au Québec ne pourrait se faire au détriment de l’anglais. Un discours en tout point semblable à celui tenu par les détracteurs de la Loi 101 et du Québec français. Évidemment, on ne peut pas accuser Trudel d’être un adversaire du français – j’ai trop de respect pour lui pour même imaginer cela – mais en adoptant le discours de nos ennemis il donne du poids à ceux qui perçoivent l’unilinguisme français au Québec – à la base de tout notre aménagement linguistique et de tous les gains du français depuis les années soixante-dix – comme étant une tare qu’il conviendrait d’éliminer et les privilèges indus de la minorité anglophone comme un « patrimoine » à chérir.
Elle est loin l’époque où, en 1962, la SSJB déposait un mémoire à la Commission Parent réclamant l’unilinguisme français dans toutes les écoles publiques du Québec, à l’exception de celles de la minorité anglophone. La majeure partie des années soixante et soixante-dix fut d’ailleurs consacrée à la lutte contre les écoles bilingues, notamment lors de la crise des écoles de Saint-Léonard, et la SSJB a toujours participé activement à cette lutte contre un bilinguisme dont nous savions déjà qu’il ne pouvait conduire, s’il était généralisé, qu’à notre assimilation progressive, à l’image du destin des Canadiens-français.
La plate-forme de la SSJB et du MMF a beau faire une distinction entre « bilinguisme individuel » et « bilinguisme institutionnel », arguant que la Loi 101 ne s’opposait pas au premier, mais seulement au second, on se doit de poser la question quant à savoir si un trop fort bilinguisme personnel ne risque pas d’entraîner, à terme, un bilinguisme institutionnel. S’il est vrai que la Loi 101 ne s’opposait pas au bilinguisme individuel, on doit reconnaître que dans son esprit elle prônait la possibilité, pour les Québécois, de pouvoir réussir leur vie uniquement en français. Elle faisait la promotion d’une langue française suffisant à atteindre les plus hauts échelons sociaux, laissant à l’anglais le statut de langue étrangère comme d’autres, utile pour les voyages ou les échanges avec des pays anglo-saxons, mais ne devant aucunement être mise sur un pied d’égalité avec le français puisque, comme l’écrivait Joseph Hanse: « mettre les deux langues sur le même pied équivaut à mettre les deux pieds sur la même langue ».
Or, à trop faire la promotion du bilinguisme individuel sous de faux prétextes, notamment celui de la forte présence anglophone sur ce continent – n’était-ce pas le cas en 1977? – nous sommes en train de creuser sous les fondations de l’édifice que nous avons construit. À terme, il risque d’y avoir un point de bascule où des Québécois, unanimement bilingues, deviendraient incapables d’inciter les immigrants à s’intégrer à la langue commune puisque ceux-ci, se faisant comprendre partout au Québec dans la langue de Shakespeare, ne verraient plus d’intérêt à apprendre une langue devenue non seulement locale, mais également facultative. Insidieusement, puisque le bilinguisme individuel se généraliserait et permettrait à l’unilinguisme anglophone de vivre et de prospérer sur notre territoire, on exigerait de plus en plus le bilinguisme institutionnel pour reconnaître une population anglophone en constante progression. Dit autrement: la différenciation « bilinguisme individiuel » et « bilinguisme institutionnel » tient, à terme, d’une schizophrénie.
Ceux qui ont un talent pour les langues devraient pouvoir apprendre les langues de leur choix, mais imposer l’anglais à tous, c’est déjà mettre un pied dans la tombe.
L’impossibilité d’un gain immédiat
Par ailleurs, une autre raison explique la position de la SSJB et il s’agit de l’envers de la médaille d’une grande qualité de Mario Beaulieu: son pragmatisme. Beaulieu n’est pas un des plus grands présidents de la SSJB depuis des décennies pour rien: fort d’une grande expérience au PQ de Montréal-centre, il a su rallier des militants de diverses origines dans des luttes et des actions concrètes. Il n’est pas rare qu’il rassemble autour d’une même table des dizaines de personnes représentant autant d’organismes de la société civile.
Or, ce pragmatisme, cette capacité à se maintenir dans l’action, a forcément le défaut de négliger les combats qui sont plus dans le long terme, c’est-à-dire ceux dont on ne peut attendre un gain dans un avenir prévisible. Il s’agissait d’ailleurs d’un objet de discorde entre lui et moi lorsque je travaillais sous ses ordres: devant mon insistance pour qu’il agisse contre le culte du bilinguisme, il me répétait inlassablement qu’un combat qui ne peut être gagné fait reculer la cause. Il me racontait invariablement quelque anecdote de militants allant au micro dans quelque assemblée politique pour proposer quelque mesure et, une fois la bonne foi étouffée par la majorité, de quelle façon l’idée en tant que telle reculait et perdait de son potentiel de ralliement. Beaulieu, c’est cela: un tacticien hors-pair. Aux échecs, ce serait Mikhail Tal, ou Garry Kasparov. Toujours à la recherche d’une combinaison permettant un gain rapide et sûr. Le corollaire, c’est qu’il néglige les combats à long terme. Pour poursuivre l’analogie échiquéenne, il mésestime l’importance du jeu positionnel à la Karpov, ces coups tranquilles en apparence, mais préparant une action future. Ces replis qui constituent autant de façons de préparer une contre-attaque ou de bonifier une position dont les possibilités tactiques ont été épuisées.
Pourtant, il faut parfois penser à long terme. Il faut se sortir de l’immédiateté d’une situation où le gain à court terme est impossible. Il faut redevenir semeurs et permettre à ceux qui suivent, dans dix ans, vingt ans ou cinquante ans, de jouir d’une position plus solide leur permettant alors, eux aussi, de devenir des tacticiens et de récolter les fruits d’un cheminement intellectuel assumé. Par exemple, quand Olivar Asselin, alors président de la SSJB, a lancé sa campagne du « Sou de la pensée française », suite au Règlement 17 ontarien de 1912 interdisant l’école française, alors que la SSJB a coordonné l’envoi de manuels et de livres en français aux Franco-Ontariens, il n’y avait pas de gain politique ou tactique immédiat à obtenir. D’un point de vue pragmatique, l’opération fut un échec. Mais à long terme, elle jeta les bases d’une solidarité typiquement francophone et permit, en relayant l’injustice dont étaient victimes les Franco-Ontariens, de conscientiser les Canadiens-français du Québec quant à leur statut distinct au sein du Canada, précurseur d’une conception typiquement québécoise de la nation, qui éclora lors de la Révolution tranquille.
C’est la même chose pour la lutte contre le dogme du bilinguisme. À court terme, il n’y a rien à obtenir. Les médias, les journalistes, et la population en général, chez laquelle on martèle depuis vingt ans au moins l’absolue nécessité d’être bilingue avec autant de force qu’on s’y était opposé quelques années plus tôt, sont unanimes dans leur croyance dans les vertus du tout-anglais, drapés qu’ils sont du linceul d’un néo-individualisme allant de pair avec la montée de la droite économique et de cette croyance que la réussite individuelle, maintenant déconnectée de la réussite collective, passe par l’apprentissage de l’anglais.
Si le terrain est stérile en ce moment, la SSJB n’a pourtant pas le droit de refuser de semer pour les générations futures. Elle doit dès maintenant bâtir un argumentaire faisant réellement du français la seule langue nécessaire pour réussir au Québec: elle doit s’opposer à toute mesure imposant l’anglais intensif à l’école ou le bilinguisme à tous les enfants. Ce discours, loin de faire reculer la cause, comme le croit Mario Beaulieu, permettrait plutôt de préparer un futur dont on ne connaît pas encore la finalité. Par exemple, il est possible que la fin annoncée du pétrole à bas prix ou la montée de la Chine provoquent, d’ici quelques années, le recul de l’intégration économique, le retour du local ou l’adoption du mandarin comme linga franca internationale…
Bref, il faut être prêt: il ne faut plus se contenter d’être des cueilleurs du travail d’autrui, mais redevenir des bâtisseurs pour le futur. Un futur qui ne sera peut-être plus fait de reculs linguistiques de peuples intégrés dans un grand-tout anglomane et destructeur d’identités, mais au contraire de peuples véritablement maîtres chez eux et coexistant pacifiquement dans un monde réellement pluriel où le français, en Amérique du Nord, a le droit d’exister.
Pour le bien-être des générations futures et dans l’espoir de meilleurs lendemains pour les peuples, la Société Saint-Jean-Baptiste de Mario Beaulieu doit accepter de combattre le dogme du bilinguisme. Si elle ne se décide pas à le faire, toutes les lois 101 au monde ne pourront rien faire contre un peuple ayant abdiqué de sa francité et ayant adopté l’anglais comme ultime valeur.