Mois : avril 2011

Pourquoi je vais voter pour le Bloc Québécois

J’ai fait mon choix: je vais voter pour le Bloc Québécois. Moins de trois ans après la dernière élection fédérale, je mesure d’autant mieux le cheminement de ma pensée politique que j’avais écrit, à cette occasion, un texte où j’expliquais les raisons m’ayant poussé à préférer le Nouveau Parti Démocratique. J’avais tout faux, et s’il m’a fallu réfléchir longuement sur les conséquences d’un choix sur un autre, il n’y a plus de doute dans mon esprit: cette élection oppose d’un côté des partis canadiens, et de l’autre un parti québécois. Quand ceci est dit, tout est dit.

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En 2008, je basais ma décision de voter pour le NPD essentiellement sur deux raisons: le chef de ce parti, Jack Layton, avait mené une très bonne campagne électorale et le NPD était le seul parti à valoriser activement la répartition de la richesse et des programmes sociaux permettant de nous enrichir collectivement. Paradoxalement, je pourrais tirer exactement les mêmes conclusions aujourd’hui: non seulement Layton est-il encore supérieur à ce qu’il était il y a trois ans – et Gilles Duceppe beaucoup plus faible – mais le NPD est encore une fois le seul des principaux partis politiques fédéraux à parler de mesures sociales progressistes.

Pourtant, j’ai choisi d’appuyer le Bloc Québécois. Je reconnais aujourd’hui les erreurs de ma pensée d’il y a trois ans. D’abord, on ne doit pas voter pour un parti ou un autre en fonction de la performance médiatique d’un chef; nous sommes en démocratie et c’est le parlement qui doit être souverain. Si un homme ou un autre peut nous paraître sympathique ou antipathique, il faut autant que possible exclure ces émotions du raisonnement: on doit voter pour les idées, pas parce que la bouille d’un type nous revient davantage que celle d’un autre. De la même manière, si le NPD a de loin le meilleur programme économique et social des principaux partis, il faut rappeler qu’il ne fait rien pour s’attaquer au principal problème de cette fédération, l’éléphant dans la pièce que les Canadiens-anglais ont choisi d’ignorer: le fait que le Québec n’a pas signé la constitution et que sa situation n’est toujours pas réglée au sein du Canada.

Si cette vérité d’un parti centralisateur et typiquement canadian a été soulignée par plusieurs auteurs, ce sont des expériences personnelles qui m’ont convaincu de la dangerosité d’un vote pour ce parti. Au nombre de ces expériences, on peut penser au fait que le NPD communique systématiquement avec ses membres du Québec en anglais et en français, au mépris de la seule langue officielle du Québec. On peut également souligner le fait que si la quasi-totalité des pages provinciales du NPD sur Facebook sont en anglais, celle du Québec est entièrement bilingue; on lance ainsi le message que s’il est justifiable pour le parti de fonctionner entièrement en anglais dans des provinces anglophones, il ne peut l’être de respecter de la même manière la langue nationale des Québécois. Ajoutez à cela un discours tenu par nombre de ses membres selon quoi la question linguistique ne serait pas importante, qu’il faudrait « passer à autre chose », et vous avez comme résultat un parti qui ne peut pas représenter adéquatement les intérêts du Québec.

Dans cette situation, deux valeurs s’affrontent: d’un côté la volonté des Québécois d’assurer des politiques sociales plus progressistes, et de l’autre leur volonté d’assurer la survie de leur langue dans un contexte où elle est en régression et, osons le dire, en danger de mort. Ces valeurs – qui sont exactement les miennes – ne devraient pas pouvoir être subordonnées l’une à l’autre; dans les faits, on doit se forcer à le faire et j’ai décidé de le faire. La vérité est la suivante: si le français survit, mais que la société opère un terrible virage à droite, nous appauvrissant collectivement et nous faisant régresser socialement, rien n’est perdu, car il serait toujours possible de faire marche arrière plus tard. Par contre, si le français ne survit pas, si nous passons le rubicon de notre déclin et que nous n’arrivons plus à assurer la pérennité de notre langue, quand bien même nous vivrions dans un paradis social-démocrate, nous serions morts. Game Over, pour le dire dans une langue qui serait désormais la nôtre. D’un côté, un recul temporaire, de l’autre, un recul permanent. Oui, ces valeurs peuvent et DOIVENT être subordonnées: on ne peut pas, sous aucun prétexte, mettre en danger ce que nous sommes pour quelque raison que ce soit.

À partir du moment où on comprend l’extrême précarité de notre situation et où on accepte l’idée qu’il est impossible qu’un parti désirant se faire élire d’un bout à l’autre du Canada puisse respecter notre spécificité sans heurter les sensibilités de ceux qui désirent « passer à autre chose » en nous passant sur le corps, on n’a d’autre choix que de mettre de côté l’échelle gauche-droite pour nous concentrer sur le vieux paradigme Québec-Canada qui, loin d’être usé, sera pertinent tant et aussi longtemps que d’une chose le Québec sera séparé, d’autre chose le peuple québécois sera décimé et le français y sera aussi mort que dans les autres provinces.

Oui, on peut trouver que la situation stagne, que rien ne bouge. Oui, on peut questionner la présence du Bloc à Ottawa, d’autant plus que Gilles Duceppe est possiblement l’un des politiciens les plus frileux sur les questions linguistique et identitaire. Par contre, on doit avoir l’honnêteté de reconnaître que ce blocage n’est pas celui du Bloc, mais celui d’une fédération dont la vaste majorité des habitants a décidé de « passer à autre chose » pendant que la minorité québécoise continue d’affirmer que son existence et ses intérêts ne peuvent être ignorés.

Il est légitime d’avoir un désir de changement, de vouloir faire confiance au visage sympathique de Jack Layton et de lui « donner une chance ». Ceci dit, ce changement ne peut pas aller à l’encontre de l’existence du peuple québécois et toute réduction de l’influence du Bloc Québécois à Ottawa aurait comme conséquence l’embellie des forces de ceux qui désirent implanter au Québec l’idée que notre existence et notre survie sont des choses du passé.

Le 2 mai, je vais voter Bloc Québécois. Pas parce que son chef mène une bonne campagne ou parce que je n’aime pas le NPD. Simplement, parce que je suis Québécois et que mes intérêts en tant que Québécois ne pourront jamais être mieux respectés que par un parti qui considère le Québec non pas comme une province parmi d’autres, mais comme un pays en devenir.

Québec Solidaire face à ses contradictions

La décision de Québec Solidaire de s’opposer à l’application de la Loi 101 au cégep fait état d’une curieuse contradiction au sein de ce parti. Les moyens qu’on désire appliquer quand il est question d’économie, d’écologie, de développement social ou éducatif deviennent tabous dès qu’il est question de langue.

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Ainsi, quand il est question de ces secteurs, on n’hésite pas à « brimer les droits individuels » pour le mieux-être collectif. On désire nationaliser l’énergie éolienne, interdire les ports méthaniers, interdire les sacs de plastique, imposer un moratoire sur les OGM, interdire tout investissement dans des entreprises aux pratiques sociales inacceptables, imposer davantage les grandes entreprises, imposer pleinement les gains en capital, réduire les aides fiscales, interdire la vente de savon phosphatés, abroger des lois « antisyndicales », interdire les poursuites abusives, mettre fin aux privatisations, créer Pharma-Québec, interdire la facturation de soins accessoires dans la santé, interdire les écoles publiques non-laïques… On limite la liberté de l’individu parce que le groupe en entier en profite. C’est l’essence de toute philosophie collectiviste et Québec Solidaire l’a bien compris.

Or, quand il est question de langue, on parle de la nécessité de ne pas « restreindre les droits individuels pour promouvoir la langue française au Québec ». On préfère « valoriser » et améliorer la qualité de l’enseignement en français, puis en anglais, dans nos écoles. Bref, on revient aux vieux arguments usés de la « liberté de choix », du bon parler français et de la petite tape dans le dos censés sauver une langue française en déclin. Est-il utile de rappeler qu’au tournant des années soixante-dix, lorsque cette « liberté » était à son apogée, 92,1% des immigrants envoyaient leurs enfants au réseau scolaire de langue anglaise? (( Commission Gendron, Les groupes ethniques, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1972, p. 218 ))

Cette manière de concevoir la politique est tout à fait symptomatique du refus de Québec Solidaire d’assumer pleinement son rôle de parti au service de la nation québécoise. Qu’on « brime » la sacro-sainte individualité du pollueur, de l’entreprise délinquante, des mieux-nantis, des entreprises privées, de ceux qui aimeraient qu’on finance des écoles confessionnelles, c’est tolérable et acceptable. Mais qu’on finance, au Québec, un réseau d’éducation collégial de langue anglaise destiné uniquement à la minorité anglophone historique, en conformité avec l’esprit de la Loi 101, voilà qui constitue une terrible violation de ces mêmes droits individuels!

Deux poids, deux mesures.

Ce qui se fait ailleurs

Partout au monde, pourtant, l’éducation se donne dans la langue nationale. Le Québec, qui finance un réseau public dans une langue qui n’est pas la langue officielle, de la maternelle à l’université, constitue une exception, voire une aberration.

En France, où les locuteurs de langue occitane atteignent 12% de la population, l’enseignement public se fait exclusivement en français. En Lettonie, où il existe une forte minorité de langue russe composant près de 30% de la population, l’ensemble des écoles de langue russe doivent offrir au moins 60% de leurs cours en letton et l’ensemble du réseau universitaire fonctionne en letton. En Norvège, les minorités n’ont accès à des cours dans leur langue qu’au primaire et au secondaire. En Slovaquie, où la minorité hongroise forme 11% de la population, il y a un réseau slovaque et un réseau bilingue au secondaire tandis que toutes les universités fonctionnent en slovaque. Au Texas, où près de 30% de la population est hispanique, l’ensemble du réseau d’éducation public est de langue anglaise.

Et nous, au Québec, avec 8% de la population de langue anglaise, dont seulement 5,6% sont nés au Québec, nous (sur-)finançons un réseau parallèle de langue anglaise non seulement destiné aux anglophones, mais largement ouvert à la majorité francophone.

Aurait-on idée de dire que la France, la Lettonie, la Norvège, la Slovaquie ou les États-Unis « restreignent les droits individuels » parce qu’ils financent une éducation dans la langue nationale? Bien sûr que non. C’est une simple normalité: l’État, qui existe pour le bien commun de tous, favorise la cohésion sociale et la communication entre ses citoyens en contribuant à former ses citoyens dans la langue nationale.

Cette utilisation de la force étatique pour favoriser une cohésion est bien assimilée par Québec Solidaire dans à peu près tous les secteurs, sauf celui de la langue. Le parti n’hésite pas à bousculer les idées reçues et à aller à l’encontre des dogmes dominants sur à peu près tous les sujets, sauf celui de la langue. Khadir est de toutes les tribunes pour défendre les droits collectifs des Québécois en autant qu’il est n’est pas question de langue.

Le parti aurait peut-être avantage également à s’éloigner d’un milieu montréalais toxique au niveau linguistique et à s’ouvrir pleinement à la réalité d’un Québec de langue française ayant le désir et le droit de constituer une nation aussi complète et normale que toutes les autres sur cette planète. De la même manière, lui qui est habituellement si critique à l’égard du gouvernement, il devrait également dénoncer l’utilisation partisane du Conseil supérieur de la langue française par le gouvernement pour manipuler les données sur la fréquentation des cégeps de langue anglaise.

La protection de notre langue ne doit pas constituer un sujet tabou: ce doit être la fondation de tout projet social ou solidaire. La Loi 101 au cégep ne doit pas constituer la fin, mais le début de tout projet ayant comme finalité le bien-être collectif des Québécois.

Dans « Québec Solidaire », il y a deux mots. On dépense beaucoup d’énergie pour le second; il serait peut-être temps de penser au premier.

Affaire Cantat: la récupération féministe

À l’origine, la question méritait d’être posée: un individu ayant enlevé la vie peut-il, même après avoir purgé sa peine, pratiqué librement son métier et jouir des mêmes avantages que celui n’ayant pas commis ce crime? Cent cinquante ans après la parution des Misérables, de Victor Hugo, qui portait exactement sur ce thème, la question de savoir jusqu’où doit aller l’ostracisation d’un criminel ayant purgé sa peine reste d’actualité. Ce débat est sain. Ce qui l’est moins, c’est la récupération opérée par un mouvement féministe en mal de démons masculins.

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Ainsi, dans les premiers jours suivant l’annonce de la présence de Bertrand Cantat, qui a tué sa femme dans un épisode de violence conjugale, dans un spectacle de Wajdi Mouawad, l’an prochain, les passions se sont déchaînées quant à savoir s’il était acceptable de lui offrir la chance de chanter en public. Bref, au départ, le débat portait sur le crime et sur celui qui l’a commis.

Cependant, par une étrange manipulation du débat, des organisations féministes ont tenté de faire dévier cette saine question. Que ce soit Mélissa Blais, de l’Institut de recherches et d’études féministes – à quand un institut de recherches et d’études masculinistes? – à Radio-Canada ce soir ou le Conseil du statut de la femme, on travaille fort pour transformer le crime de Cantat en geste « haineux » spécifiquement contre « les » femmes. À l’image de l’accusation d’antisémitisme qu’on lance à la face de quiconque est le moins du monde critique à l’égard du génocide commis par l’État d’Israël, celle du crime haineux contre LA femme semble devenu le pinacle de la monstruosité humaine qu’on érige en démon absolu de l’anti-humanité.

Cantat a tué, oui. C’était une femme, oui. Mais ni son crime ni sa présence ne constituent un crime contre « la » femme, qu’instrumentalise ainsi quelques féministes frustrées. Tuer est impardonnable, mais ce l’est autant contre un homme que contre une femme. Le fait qu’il ait tué une femme n’enrichit ni ne déprécie son crime: notre société qui se veut égalitaire doit considérer chaque individu indépendamment de son sexe. Un meurtre est un meurtre, point.

Malheureusement, les féministes semblent aimer poser les femmes en victimes et blâmer « les » hommes dès qu’elles en ont la chance. Même si de nombreuses études ont démontré que les femmes commettent autant de violence conjugale que les hommes, on tente d’ajouter l’argument de l’odieux du crime contre « les » femmes comme s’il s’agissait de la preuve du caractère irrécupérable de Cantat. En d’autres mots: tuez un homme, et on considérera le pardon; tuez une femme, et vous êtes banni pour la vie.

Pourquoi ce deux poids, deux mesures?

De la même manière, si un crime est commis, et si justice est rendue, ne devrait-on pas respecter le jugement? Si la justice décide, avec les preuves qu’elle a en main, que le crime mérite huit années de réclusion, n’est-il pas du devoir des citoyens non seulement d’accepter ce verdict, mais également de reconnaître que le meurtrier, après sa peine, aura le droit de reprendre une vie normale?

Interdire à Cantat de chanter sous prétexte qu’il a tué ne lui permettra pas de se réhabiliter. Lui interdire de le faire sous prétexte qu’il a tué une femme non plus.

Notre société est basée à la fois sur l’égalité entre les hommes et les femmes et le droit au pardon.

À trop écouter les féministes et ceux et celles qui voudraient lancer la première roche à un homme ayant déjà mangé plus que son quota de pierres pour le crime commis, on nuit à sa réhabilitation et on risque de le rendre encore plus amer envers une société ne le jugeant pas en tant qu’individu ayant erré et commis une crime, mais en tant que meurtrier, meurtrier de femme en plus.

Il a payé, il est en liberté. Laissons Cantat chanter, applaudissons-le. Non pas parce qu’on appuie le crime, mais parce qu’on croit qu’un homme, peu importe la gravité de ses actions passées, a le droit de s’amender et qu’il n’a pas à être marqué au fer rouge pour la vie, encore moins par des femmes ayant fait de leur haine des hommes un métier.

Les parvenus

Regardez-les ces parvenus! Ils n’ont pas encore trente ans qu’ils sont déjà vieux; leur vive tignasse camoufle quelque triste grisaille sous le scalp. S’opposant aux revendications des étudiants et de ceux qui ont pris acte de l’immoralité et de l’irrationalité économique d’une hausse des frais de scolarité avec autant d’ardeur qu’ils défendent leurs diplômes fraîchement acquis, ils trahissent le rôle traditionnel de l’élite et méprisent jusqu’aux faits pour justifier leur nouveau statut social.

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Mathieu Bock-Côté, Pierre-Yves McSween, et d’autres, et d’autres… Ces jeunes parvenus envahissent toutes les tribunes et se servent de leurs diplômes – obtenus à bas coût – comme autant de preuves d’une vertu dont ils aimeraient priver la génération suivante.
Le premier se dit sociologue mais du haut de son doctorat qu’il exhibe comme d’autres auparavant caressaient ostentatoirement un chapelet pour s’absoudre de leur probable bêtise, il affirme que la fin du « verrou » du gel des droits de scolarité est inévitable et qu’il devrait sauter pour « moderniser » le modèle québécois (lire: l’affaiblir pour permettre de plus grands écarts de richesse). Silence, pourtant, sur le fait qu’il a été démontré que chaque dollar investi dans un étudiant universitaire en rapporte cinq à l’État en taxes et impôts. Silence également sur les milliards de dollars de baisses d’impôts aux mieux-nantis et aux entreprises qui ont été consenties depuis une décennie, alors même qu’une étude de l’IRIS a démontré que la gratuité scolaire totale ne coûterait que 550 millions de dollars, moins de 1% du budget total de l’État (( DAOUAD, M. et P. HURTEAU (2007), Gtatuité scolaire: trois scénarios d’applications, IRIS, octobre )). Bock-Côté n’est pas à la recherche de la vérité; il cherche à justifier son inutilité.
Le second se prétend comptable pour avoir accès au gotha des tribunes publiques de La Presse ou d’autres médias « crédibles » (lire: de droite), mais il tient le même discours débilitant bâti sur de tels préjugés qu’il fait honte à sa profession. Se basant strictement sur son expérience personnelle – à l’opposé de toute méthode scientifique – il prétend que les étudiants seraient chanceux parce que les ordinateurs portables sont moins chers qu’il y a dix ans et que le gel des frais de scolarité est inacceptable parce que « tout a un prix ». Malgré l’incroyable force de son argumentaire (!), il demeure silencieux quant au fait que beaucoup d’étudiants, sinon la majorité, n’ont pas les moyens d’avoir un ordinateur portable. Silence également sur le fait que si « tout a un prix », c’est à l’impôt progressif de le payer – le plus riche contribuant davantage que le moins-nanti – et non à des étudiants qui commencent dans la vie et qui n’ont pas tous eu la chance de naître dans une famille aisée.
Il fut un temps – possiblement trop bref – où l’élite intellectuelle du Québec œuvrait pour le bien-être collectif de la population. Consciente de son statut privilégiée, émancipée de par une éducation obtenue de bonne fortune ou de bonnes grâces, elle ne cherchait pas à justifier sa position avantageuse dans l’échelle sociale, mais elle se donnait comme mission de contribuer à l’émancipation globale de la population. Les problèmes étaient abordés sous l’angle de l’intérêt de tous, et on ne rebutait pas de questionner les pouvoirs en place, de s’attaquer aux dogmes qui nuisaient à ce bien commun.
Aujourd’hui, alors que la débandade du néolibéralisme ne fait plus de doute et que les dogmes économiques de droite sont de plus en plus remis en question par les crises et par l’augmentation des inégalités sociales qu’ils provoquent, les Bock-Côté et les McSween de ce monde se contentent d’opiner bêtement du chef, réservant leur capital intellectuel (pour utiliser un terme qu’ils comprennent) à leurs emplois respectifs et utilisant les tribunes disponibles non pas pour favoriser l’élévation générale de la société, mais pour s’assurer leur place de choix dans l’ordre injuste se mettant en place devant nos yeux. Élite médiocre.
La société forme un tout. Avant la Révolution tranquille, elle était très élitiste, mais cet élitisme avait comme contrepoids une morale chrétienne encourageant le don, la charité et faisant peser le spectre de l’opprobre général sur un enrichissement trop exagéré. L’État a remplacé la religion et ce qu’on a appelé l’État-providence, jusqu’à ce qu’on commence à la démantibuler au début des années 80, a systématisé une redistribution de la richesse que la religion opérait, avec difficulté, par la bonne foi de tous. Et encore maintenant, qu’on regarde d’autres peuples, partout la même situation: ou bien l’État, ou bien la religion. Ni un, ni l’autre, et il n’y a plus la cohésion sociale permettant à une société de réussir.
D’une manière plus large, en prônant le retrait de l’État en général et dans l’éducation en particulier, et puisqu’il n’y a aucune structure pour le remplacer, tous ces parvenus travaillent à créer une rupture avec les idéaux d’accessibilité et d’égalité de la Révolution tranquille en précipitant les jeunes de la prochaine génération non seulement dans l’ignorance et un appauvrissement plus marqué, mais également en leur offrant une société désolidarisée où le seul horizon envisageable consiste à s’endetter pour devenir d’autres parvenus, petits faiseux moralisateurs et réactionnaires sans aucune autre valeur que leur désir d’enrichissement très personnel.
Quand l’éducation devient une marchandise comme une autre, il se trouve toujours quelqu’un qui possède peu, mais qui se glorifie de ce que son peu vaille toujours plus que celui qui n’a rien.
Au royaume des parvenus, une seule règle: tout pour soi.