Mois : février 2012

De la cherté de l’or

Dernièrement, je discutais avec une personne qui se plaignait de la difficulté croissante à protéger son pouvoir d’achat. Face au coût de la vie qui augmente, et avec une certaine incertitude en ce qui concerne le marché immobilier, elle me demandait ce que je ferais, si j’étais elle. C’est sans la moindre hésitation que je lui ai conseillé d’acheter de l’or. Pas parce que j’en ai moi-même (il est toujours sage de rembourser ses dettes avant de faire quoi que ce soit d’autre), mais parce que je m’intéresse à la dévaluation croissante de notre monnaie et aux conséquences inévitables : le retour de l’or comme étalon de la valeur des autres choses. Elle me regarda, sceptique, et déclara ce que j’ai entendu très souvent depuis une année ou deux : « J’achèterais bien de l’or, mais c’est devenu trop cher ».

Ça m’a semblé symptomatique. Tout coûte infiniment plus cher depuis des décennies, mais ce serait l’or qui serait « trop cher ». Pour le plaisir de la chose, j’ai compilé des statistiques dans le graphique suivant (cliquez sur l’image pour un agrandissement).

La première des courbes est celle de la masse monétaire, du moins celle qui est encore publiée par Statistique Canada (on ne publie plus M3, qui était encore plus complète). Contrairement à ce que croient certains, l’augmentation du coût de la vie n’est pas la cause de l’inflation, mais plutôt son symptôme. C’est l’augmentation de la masse monétaire qui constitue la véritable cause de l’inflation. Il y a d’autres facteurs, notamment la vélocité de la quantité de monnaie en circulation, mais toutes choses finissant par être égales par ailleurs, l’augmentation de la masse monétaire entraîne une augmentation de la valeur des autres biens parce qu’il y a toujours plus de monnaie en circulation pour un nombre limité de biens. Si nous sommes deux personnes dans le désert à avoir chacun un dollar à dépenser pour un verre d’eau, ce verre d’eau vaut un dollar ; si nous avons chacun cent dollars dans les poches, le même verre d’eau vaut cent dollars. Plus la masse monétaire est élevée, plus les prix montent.

Or, entre janvier 1980 (soit l’aboutissement du dernier marché haussier dans l’or) et avril 2011, la masse monétaire canadienne a explosé, augmentant de 984%. Pendant ce temps, le coût des aliments n’augmentait que de 177%, celui de l’habitation de 168%, celui du transport de 250%, celui de l’énergie de 374% et celui de l’or… de 88%. L’ensemble des biens quotidiens coûte moins cher que l’or lorsqu’on compare à 1980. Cher, vous dites ?

La déconnexion croissante entre la masse monétaire et les autres biens s’explique notamment par l’apparition d’une foule de produits financiers dérivés depuis deux décennies, de même que par le fractionnement des réserves bancaires, qui permet de prêter de la monnaie qui n’existe pas. À terme, pourtant, la croissance de la masse monétaire doit finir par rejoindre sensiblement celle des biens tangibles. La seule raison pour laquelle ce ne fut pas le cas jusqu’à maintenant fut parce que personne ne pensait à retirer ses billes, comme je l’expliquais dans Casino. Tout le monde reste assis à la table du casino, se contentant de profits sur papier, et remettant ceux-ci en jeu à chaque fois pour en obtenir davantage. Sauf qu’en bout de piste, ce ne sont que des jetons.

Il y a deux façons de faire correspondre la masse monétaire (jetons) aux biens réels : soit la masse monétaire est réduite, soit la valeur des biens réels est augmentée. En bout de ligne, le résultat est semblable, mais le processus est tout à fait différent : sévère dépression d’un côté, hyperinflation de l’autre. Ou bien on arrête d’imprimer de la monnaie et le système de Ponzi s’effondre, entraînant des pertes d’emplois et un rééquilibrage violent ; ou bien on continue d’imprimer de la monnaie toujours plus rapidement, et de plus en plus vite, au fur et à mesure que les gens quittent le casino pour acheter des biens durables, ce qui mène à la perte de toute valeur pour la monnaie-papier et, ultimement, à une dépression.

À la fin de toute chose, les dettes doivent être purgées. Soit on déclare défaut de paiement, soit on imprime jusqu’à la mort.

Dans ce contexte, le prix de l’or n’est pas « trop élevé ». L’or constitue de la monnaie depuis des millénaires, contrairement à la monnaie fiduciaire actuelle, qui existe depuis environ 1971 (date à laquelle Nixon a coupé le lien avec l’or, ce qui a affecté tous les pays dont la monnaie était liée au dollar U.S., incluant la nôtre). La masse monétaire de ce papier qu’on salit en lui mettant des têtes de personnes décédées dessus a augmenté de près de onze fois depuis 1980 alors que l’or a à peine doublé.

En fait, si on part du principe qu’à terme la valeur imaginée de ces jetons qu’on considère être la masse monétaire finira par rejoindre la valeur réelle des biens réels, il faudrait que l’or ait augmenté dans la même proportion que la dite masse monétaire. On obtient alors un prix équitable de 8391$ par once. L’or se transigeant aujourd’hui à près de 1775$ par once, je crois qu’on peut dire qu’il reste un certain potentiel de mouvement à la hausse.

Encore une fois, cela ne veut pas dire que l’or va se transiger à 8391$. Cela veut simplement dire qu’il s’agit de sa valeur en terme de pouvoir d’achat si on tient compte de la croissance de la masse monétaire depuis 1980. Sa valeur réelle pourrait être inférieure en cas de dépression (une once à 2000$ est très avantageuse si une maison s’achète pour 20 000$) ou supérieure en cas d’hyperinflation (une once à un million de dollars permettant d’acheter une maison à 20 millions de dollars). Ce qui compte est la valeur des choses qui peuvent être achetées.

Ceci dit, le pic de 1980 ne constitue que le sommet d’un cycle beaucoup plus faible que le cycle actuel. En 1980, il y avait encore beaucoup de pétrole à bas prix et on n’avait pas encore entendu parler sérieusement du pic pétrolier. Les baby-boomers étaient dans la fleur de l’âge. L’endettement n’était pas aussi généralisé. La moitié du monde ne pouvait pas posséder d’or. L’économie n’était pas en phase terminale comme c’est le cas aujourd’hui.

Il faudra donc compter sur un prix beaucoup plus élevé que 8391$ en valeur d’aujourd’hui. Beaucoup. Inutile de dire à quel point : il suffit de s’informer, de comprendre que chaque pièce d’un immense casse-tête se met en place. Pièce un : les banques centrales ont cessé de vendre de l’or et elles en achètent désormais. Pièce deux : l’Iran transigera son pétrole en or. Pièce trois : la Chine va ouvrir une bourse de métaux précieux physiques au cours de l’été. Pièce quatre : la Chine et la Russie transforment rapidement leurs réserves de dollars U.S. en or.

Ce qu’il faut réaliser, c’est que tout ce que nous considérions comme étant stable ne l’était pas. Il s’agissait d’une illusion. On a lancé de la monnaie en l’air, on a fait danser le singe sur son unicycle, on a joué nos vies au casino, on a utilisé notre confiance dans le système pour abuser de nous.

L’illusion est terminée. L’économie réelle va sourdre de tous les pores du système actuel et le nouveau système qui se mettra en place sera basé sur des biens réels, et les seuls biens réels qui ont une grande valeur, qui sont morcelables, qui s’entreposent facilement, qui se transportent facilement, qui ne se détériorent pas, ne rouillent pas, ne se décomposent pas, sont les métaux précieux : l’argent, monnaie du peuple pour des millénaires, et l’or, monnaie des rois et objet de toutes les convoitises depuis qu’existe toute forme de civilisation.

En 2012, changer sa monnaie-papier pour de l’or – peu importe son prix – pour quelqu’un ayant des actifs, devrait constituer une priorité. Et pour ceux qui, comme votre humble serviteur, n’ont que des dettes, il faut les rembourser en premier (le contraire serait jouer au casino et c’est précisément le problème fondamental du système actuel). Travailler, rembourser ses dettes. Travailler, stocker le fruit de son labeur dans quelque chose qui ne se dépréciera pas en étant imprimé à souhait.

A-t-on d’autres choix ?

Frais de scolarité : propagande de Quebecor

Les grands manipulateurs l’ont toujours dit : pour contrôler la réponse à une question, il suffit avant tout de contrôler la question. C’est exactement ce que fait Quebecor avec son sondage demandant aux gens s’ils seraient prêts à payer plus d’impôts pour financer l’éducation. Alors que les sommes permettant un financement adéquat des études universitaires peuvent venir d’une foule de secteurs, Quebecor fait fi de cette réalité en rétrécissant le débat : ou bien on fait payer les étudiants, ou bien on hausse les impôts.

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Même s’il a maintes fois été démontré que l’éducation est très rentable, et que tout investissement public dans celle-ci entraîne une plus-value pour la société, partons du principe qu’il manquerait 265 millions de dollars au système actuel, soit la somme qu’on veut chercher dans les poches des étudiants, pour atteindre l’éden universitaire, version Parti Libéral du Québec / Quebec Liberal Party.

Donc, s’il manque 265 millions de dollars, n’y aurait-il pas moyen d’aller chercher cette somme sans s’attaquer aux étudiants ou augmenter les impôts ? Bien sûr !

1) Une augmentation du nombre de paliers d’imposition. Entre 1988 et aujourd’hui, le nombre de paliers d’imposition est passé de 16 à 3. Cette situation réduit amplement le caractère progressif de l’impôt. Une étude de l’IRIS a démontré qu’un retour à dix paliers permettrait d’assurer une baisse des impôts pour 87% des contribuables tout en engrangeant des revenus supplémentaires de 1,2 milliard de dollars.

2) Une augmentation des redevances minières. Le Québec donne littéralement ses ressources à l’industrie. Son taux de redevance est parmi les plus bas en Amérique du Nord, ce qui n’est pas sans nous rappeler l’époque où Duplessis vendait la tonne de fer « une cenne ». Selon la coalition Pour que le Québec ait meilleure mine, l’État pourrait augmenter ses revenus entre 1 milliard et 4 milliards de dollars si le Québec rejoignait le peloton de tête en augmentant substantiellement ses redevances.

3) Faire payer le plein prix aux étudiants étrangers. Comme je le notais dans un billet précédent, le simple fait de faire payer le plein prix aux étudiants ne venant pas du Québec permettrait d’aller chercher un minimum de 444 millions de dollars par année. Accessoirement, cela permettrait d’améliorer la situation du français, surtout dans la région métropolitaine.

4) Réintroduire la taxe sur le capital. L’élimination progressive de cette taxe par le Parti Libéral du Québec / Liberal Party of Quebec entraîne un manque à gagner récurrent de près de 950 millions de dollars.

On pourrait ajouter d’autres idées, telles qu’exprimées par la coalition Non aux hausses : diminuer le plafond des RÉER (300 millions), moduler la taxe à la consommation en fonction des biens achetés (745 millions), lutter contre l’évitement et l’évasion fiscaux (800 millions), adopter des mesures de contrôle du prix des médicaments (1 milliard), abolir la règle de protection des brevets de 15 ans (200 millions), etc.

En clair, le choix ne se limite pas entre faire payer les étudiants ou hausser les impôts. Une foule de solutions existent et permettraient non seulement de maintenir le gel des frais de scolarité, mais également d’assurer la gratuité scolaire, qui coûterait entre 176 et 405 millions de dollars.

Quand Quebecor (ou le Parti Libéral du Québec / Quebec Liberal Party) nous propose ce faux choix, il n’est donc pas question de faits, mais d’idéologie. Il n’est pas question de bien commun, mais de propagande. Il n’est pas question d’information, mais d’une vile désinformation de la part d’un média ayant décidé de limiter le débat à une guerre entre classe moyenne et moins nantis, pendant que son patron continue de compter ses millions, dont une grande partie ont été gagnés grâce au corporatisme des subventions de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

À nous de rappeler que si l’État est à court d’argent, ce n’est pas à cause de généreux programmes sociaux ou de l’éducation, mais bien parce qu’on fait le choix, collectivement, de baisser la tête pour juger ceux d’en bas, plutôt que d’avoir le courage de la garder bien droite et de questionner ceux d’en haut.

Les connards

Il arrive un jour dans la vie de tout parent où son enfant lui demande : « Papa, que faisais-tu quand… » Quand le jeune s’éveille à son histoire, qu’il prend conscience des grands mouvements sociaux ayant transformé la société, des formidables luttes ou des tristes reculs ayant façonné la réalité contemporaine, il désire savoir où se situait ses parents dans ce formidable flux..

« Papa, que faisais-tu quand les étudiants se battaient pour une éducation accessible pour tous ? »
– Heu… Hmmm… Veux-tu vraiment le savoir, fiston ?
– Oui !
– Hé bien… J’étais à la solde du gouvernement en place et je portais un carré vert signifiant que j’étais en faveur de cette hausse.
– …

Que dire à un tel enfant ? J’aimerais le savoir. Je regarde ce Mouvement des Étudiants Socialement Responsables du Québec, dont les têtes dirigeantes sont reliées au Parti Libéral du Québec, et j’ai de la peine. Pas pour eux, bien sûr, mais pour leurs enfants. Comment un enfant doit-il se sentir quand il apprend que son père ou sa mère étaient de gros connards ?

* * *

Les connards ont toujours des justifications ; c’est ce qui les différencie des idiots. Un connard est un idiot qui a développé un argumentaire suffisamment convaincant pour convaincre d’autres idiots de s’élever jusqu’à devenir des connards.

La première règle du connard. Pour devenir un connard, il faut avant tout adopter une argumentation circulaire s’appuyant sur les préjugés. Par exemple, dans les années soixante aux États-Unis, on pouvait parler des « nègres » comme d’une race de paresseux. En 2012, au Québec, on peut parler des étudiants comme étant des buveurs de bière. Ça marche. C’est circulaire ; à l’opposant de prouver le contraire. Il suffit d’avoir vu une fois un étudiant buveur de bière et le tour est joué.

La seconde règle du connard. De la même manière, on sort quelques chiffres bidons sans aucun rapport avec la réalité. On compare les frais de scolarité par rapport à ceux payés en 1968, par exemple. Pourquoi 1968 ? Parce que. Voir le point un. Et qu’importe si les taux de scolarité et de diplomation étaient plus faibles. Pas le moindre soucis si le taux de fréquentation universitaire était si anémique qu’il avait fallu baisser violemment les frais de scolarité pour renverser la tendance au début des années soixante. Non. Vous n’avez rien compris. Quand vous êtes un connard, vous choisissez une date, vous choisissez un chiffre, et vous répétez jusqu’à épuiser tout le monde sauf les autres connards qui vous suivent..

La troisième règle du connard. Quand l’utilisation abusive de données ne fonctionne pas, on utilise des concepts en vogue qu’on tente d’arrimer à notre cause. Tiens, l’utilisateur-payeur, par exemple. Il suffit alors de dire qu’il est « socialement responsable » pour l’utilisateur de payer. Le truc fondamental, c’est de ne pas s’engager plus en avant dans cet argumentaire, de peur d’avoir à avoir une logique à assumer. Par exemple, une personne intelligente pourrait bien faire remarquer que personne n’irait à l’université ou presque avec l’utilisateur-payeur, qu’il n’y aurait plus de rue, plus d’aqueduc, et plus aucune forme de société complexe et collective. Le connard, quand il fait face à de tels arguments, doit ABSOLUMENT faire référence au point 1 et revenir sur les préjugés originaux.

* * *

Le connard, en fait, est un idiot doté d’une intelligence suffisante pour s’établir un réseau complexe de schémas mentaux schizophréniques lui permettant d’être en mesure de se regarder dans le miroir sans se rendre compte à quel point il est connard. Il peut ainsi vivre une vie pleine et épanouie et ne pas ressentir le moindre malaise, ni face à la pauvreté, ni face à la baisse de la fréquentation universitaire, ni face à la marchandisation de l’éducation. Le connard marche dans un tas de merde en respirant des effluves de rose.

Et quand, un jour, son enfant lui pose la question fatidique, quand son propre enfant le met en face de son statut de connard égoïste et centré sur son petit cul, que fait le connard ?

Pour la première fois de sa vie, il est honnête. Il a vendu son corps, son âme, le peu d’intelligence qu’il avait, et il met désormais sur le marché celle de son enfant, en lui révélant l’ampleur de sa connerie et en proposant, en retour de l’amour inconditionnel d’un enfant pour son parent, la vérité d’une vie gâchée à se prostituer pour des intérêts privés n’ayant aucun état d’âme à œuvrer contre le bien commun.

Car, plus que tout, le connard rêve que son fils devienne un jour un super-connard.

Il est prêt à tout pour ça.

« Fiston, dans la vie, commence par payer tes propres couches, sois responsable… »

La bulle éducative

Un des arguments les plus fallacieux proposé par ceux qui appuient la hausse des frais de scolarité est celui du bête calcul individuel « retour sur investissement ». Combien de fois n’a-t-on pas entendu quelque arriviste claironner le mantra usé selon lequel il serait logique de s’endetter pour étudier parce que « le salaire plus élevé va permettre de rembourser » ? Même en faisant abstraction des avantages collectifs résultant d’une généralisation de l’éducation, cette marchandisation absolue des études supérieures échoue parce que ceux qui la prône ont oublié un élément central de tout investissement : le risque.

En effet, si la vie était aussi simple que ce que proposent ces apprentis-larbins, nous serions tous riches. Il suffirait de choisir un secteur où le profit est assuré, d’emprunter, d’investir, et de récolter la plus-value. Aussi simple que cela ! La réalité est autrement différente : aucun investissement, quand bien même ce serait dans son éducation, n’est assuré d’enrichir celui qui le fait. Ceux qui disent le contraire sont des ignorants.

Depuis des siècles, des périodes sont spontanément apparues où le profit semblait assuré et où la population investissait de manière aveugle dans des systèmes où le risque avait apparemment été éliminé de l’équation. On pourrait certes remonter à la tulipe-mania hollandaise du dix-septième siècle, où un bulbe pouvait s’échanger contre une maison, mais le vingtième siècle nous donne déjà de bons exemples. On n’a qu’à penser au marché boursier à la fin des années 20 ou des années 90 et au marché immobilier dans les années 2000.

Dans un cas comme dans l’autre, il était une période où on considérait qu’il s’agissait de l’investissement le plus solide qui soit. Si, en 1999, vous aviez tenté d’expliquer à quelqu’un que d’investir dans une entreprise point-com ne faisant pas encore de profits était stupide, on vous aurait ri à la face et on vous aurait répondu : c’est un nouveau paradigme. Et si, aux États-Unis, vers 2005, vous aviez souligné le ridicule de la vente de maisons à des gens non solvables, on vous aurait répondu que le prix des maisons va toujours monter.

C’est le propre des bulles de se baser sur un mythe de la croissance perpétuelle. Après des années de marché haussier, on en vient à croire que la hausse sera indéfinie, qu’il s’agit d’une nouvelle manière de fonctionner, et qu’il suffit de lancer un dollar en l’air pour qu’en retombent deux.

C’est exactement où nous en sommes avec l’éducation.

Depuis plus d’un demi-siècle, on a appris et observé que les gens qui font des études supérieures obtiennent un salaire et un potentiel d’emploi systématiquement supérieurs. Cette tendance, d’abord subtile, est devenue de plus en plus claire avec le temps. Aujourd’hui, il est devenu presque impossible de monter au sein d’une compagnie sans avoir un diplôme. On ne juge pas davantage de la compétence d’un enseignant ou d’un autre professionnel ; on exige le bout de papier. Le diplôme est devenu la clef quasi-unique de la réussite. Point de diplôme, point de salut !

Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Des gens ont, de tout temps, très bien gagné leur vie sans avoir accès à ces études. Il ne fait aucun doute que l’éducation supérieure favorise de meilleures conditions financières, mais cela n’a jamais été un pré-requis. Le talent et le travail avaient également un rôle important à jouer.

Un risque incalculable

Aujourd’hui, en proposant qu’il suffirait de s’endetter pour étudier et de rembourser les dettes avec un salaire plus élevé, on part du principe que le paradigme actuel va continuer indéfiniment. On part du principe que cette anomalie, d’un point de vue historique, d’une éducation très longue, complexe, et généralisée en tant que pré-requis au travail, va se perpétuer. On élimine tout risque du calcul.

En fait, les risques sont nombreux. L’éducation telle qu’on la connaît n’est possible que parce que notre société connaît un très haut niveau de complexité. Nous avons les moyens, collectivement, d’asseoir quelqu’un pendant quatre ans à se taper de la pédagogie pour apprendre comment enseigner des mathématiques à des enfants du primaire. Nous avons également les moyens de payer de longues études à des psychologues, philosophes, gestionnaires, comptables, etc. Cela est possible parce que notre société est complexe.

Or, rien ne garantit que cette complexité va se perpétuer. Rien ne garantit que ce « nouveau paradigme » est stable et durable. Nous avons vécu avec celui-ci depuis très longtemps et nous le croyons éternel, mais rien n’est moins sûr. Une foule de facteurs pourrait mener vers une simplification rapide (effondrement) des structures actuelles. Parmi ceux-ci, on ne peut évidemment pas oublier le pic pétrolier ; puisque notre complexité est coûteuse, et puisqu’elle n’existe que depuis l’ère du pétrole à bas prix, que se passera-t-il après celle-ci ?

Dans le cas d’une simplification, même partielle, on se retrouverait immédiatement avec un surplus de cerveaux et un manque de bras. Tous ces individus qu’on a incités à s’endetter pour étudier se retrouveraient sans emploi pendant que d’autres, ayant choisi un chemin alternatif et produisant quelque chose d’utile dans un contexte simplifié, prospéreraient.

Autrement dit : dans un monde où le pétrole coûterait cinq dollars le litre, par exemple, aurait-on besoin de davantage de bureaucrates ou de fermiers produisant une nourriture que nous ne pourrions plus importer de Californie ? Davantage de comptables ou d’artisans produisant ce que nous n’importerions plus de Chine ? Davantage de psychologues ou de mécaniciens, puisqu’il faudrait apprendre à réparer plutôt qu’à jeter ?

Les premiers seront les derniers

Il faut s’entendre que l’éducation est souhaitable. Quiconque désire s’éduquer devrait pouvoir le faire. Il nous faut cependant également admettre que le futur est incertain et que ce n’est pas parce que ceux qui ont un diplôme universitaire ont de meilleures conditions de vie depuis un demi-siècle qu’il en sera forcément le cas dans un demi-siècle.

Les temps changent, et, s’il faut se référer à la logique contrarienne de l’analyse boursière, ce changement est souvent précédé d’un moment sacré où il y a une unanimité sur la valeur à donner à quelque chose.

Dans l’éducation, ce moment est maintenant. Cette croyance en un nouveau paradigme n’a jamais été aussi forte. Cette conviction qu’il suffit d’aller s’asseoir sur un banc d’université pour réussir et qu’on peut s’endetter profitablement en le faisant, constitue un signal on ne peut plus clair qu’il convient d’être extrêmement prudent.

La seule chose qui soit certaine, au final, c’est qu’après l’éclatement de toute bulle, ceux qui sont embarqués dans celle-ci en dernier sont ceux qui souffrent le plus. Et ceux qui sont restés sur les lignes de côté, qui ont choisi leur propre voie, peuvent s’en sortir.

Personne ne connaît l’avenir. Mais si le passé s’en porte garant, c’est au moment où on annonce le plus de certitudes qu’il conviendrait d’être sceptique et de refuser d’embarquer dans un jeu qui pourrait ruiner toute une génération.

Frais de scolarité : la perspective nationale

Dans le débat sur la hausse des frais de scolarité, il y a un enjeu qui est totalement laissé de côté : celui de la perspective nationale. Si l’éducation constitue un bien public, et si le gouvernement est honnête dans sa rhétorique selon laquelle les frais imposés aux étudiants permettraient d’augmenter le financement de 216 millions de dollars pour les universités, il aurait alors fallu se demander s’il n’y avait pas une manière d’aller chercher cette somme sans imposer ce fardeau supplémentaire aux étudiants québécois.



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La hausse des frais de scolarité est injuste. Cela est une évidence, car l’ensemble des études démontrent non seulement qu’elle entraîne une baisse de la fréquentation, mais également une augmentation des coûts pour l’État car les individus moins éduqués sont en général plus souvent malades, ont plus souvent affaire avec la justice et profitent généralement davantage du chômage.

Existe-t-il une manière d’augmenter le financement sans s’en prendre aux étudiants québécois ?

La réponse est OUI : l’éducation étant un bien collectif et ce bien collectif appartenant aux Québécois, qui ont la langue française comme langue nationale, il suffirait de faire payer le plein prix aux étudiants canadiens et étrangers qui fréquentent les universités de langue anglaise. Autrement dit : il ne faut plus accepter que des gens viennent contribuer à notre anglicisation à nos frais. Si des étudiants d’ailleurs veulent étudier à McGill, Concordia ou Bishop’s, qu’ils paient le prix complet de leur éducation.

Le tableau ci-haut devrait convaincre n’importe quel lecteur de l’importance numérique des étudiants canadiens et étrangers dans les universités de langue anglaise. En 2008, il y avait 11 447 étudiants étrangers et 13 452 étudiants canadiens dans les trois universités de langue anglaise au Québec, des universités devant, théoriquement, s’adresser à la minorité nationale. À McGill, il significatif de noter que près d’un étudiant sur deux ne vient pas du Québec.

Selon des données du Ministère de l’éducation, du loisir et du sport (MELS), une année d’université coûte en moyenne 29 941$ aux contribuables québécois. Généralement, les étudiants étrangers paient entre 10 000$ et 20 000$ par année, l’État comblant la différence. En utilisant une contribution minimale de 10 000$ par étudiant, cela donne une dépense de 114 millions de dollars de la part des Québécois. En fait, la situation est pire : le deuxième contingent étranger, originaire de la France, jouit d’une entente de réciprocité lui permettant de payer la même somme que les Québécois. Nous utilisons donc le 114 millions de dollars à titre de MINIMUM absolu payé par le gouvernement québécois pour les étudiants étrangers.

Dans le cas des étudiants canadiens, ceux-ci paient la moyenne canadienne, soit 5378$ par année. Conséquemment, l’État québécois finance à hauteur de 24 563$ chacun de ceux-ci (29 941$ – 5378$). Si on multiplie cette somme par les 13 452 étudiants canadiens fréquentant les universités de langue anglaise, on obtient la somme de 330 millions de dollars.

En clair, c’est près de 444 millions de dollars qui peuvent être économisés simplement en faisant payer le juste prix aux étudiants canadiens et étrangers qui viennent étudier chez nous dans une langue autre que la langue officielle. Un peu moins d’un demi-milliard de dollars simplement pour faire encore moins que ce que font déjà la quasi-totalité des nations sur cette planète : financer un seul réseau d’éducation nationale avec des services destinés à la minorité historique.

La nécessité de la cohérence

Cette solution est d’une simplicité désarmante. Parfois, les meilleures solutions le sont. Outre sa simplicité, elle a également le mérite d’être cohérente et de s’opposer aux arguments fallacieux à la fois de fédérations étudiantes préférant faire les yeux doux aux anglophones et d’un gouvernement ayant choisi la voie de la marchandisation de l’éducation.

Actuellement, le débat porte principalement sur les conséquences INDIVIDUELLES des choix éducatifs. Pour les étudiants, sauf de rares exceptions, on parle principalement des conséquences personnelles, de l’incapacité à allier travail et études, des risques de décrochage, etc. Au gouvernement, on rétorque que l’éducation constitue un investissement et qu’il serait donc logique d’investir dans son avenir individuel puisqu’il y aurait un salaire plus élevé en bout de piste.

Ces deux arguments sont incomplets parce qu’ils partent du principe que l’éducation est un bien individuel.

L’éducation, au contraire, constitue un bien collectif à partir du moment où l’État en assume ne serait-ce qu’une partie. Si l’État paie pour celle-ci, c’est parce qu’il a été démontré que l’éducation est rentable collectivement, qu’elle permet d’améliorer la société. L’État ne paie pas pour la réussite individuelle de chaque élève, mais pour la réussite COLLECTIVE de la société.

Ainsi, si l’éducation constitue un bien national profitant à l’ensemble de la collectivité québécoise et si la langue de la nation québécoise est le français, ne serait-il pas normal de s’attendre à ce que les étudiants canadiens et étrangers participant à notre anglicisation paient l’entièreté de leur éducation ? Ne serait-il pas normal, plutôt que de répartir la hausse des coûts également sur l’ensemble des étudiants, québécois, canadiens, étrangers, francophones, anglophones, de viser en priorité ceux dont le retour prévu pour la collectivité est le plus faible ?

Quand on sait que près d’un médecin sur deux formé à McGill quitte pour les États-Unis après sa formation, quand on sait que les étudiants étrangers retournent le plus souvent chez eux après avoir terminé leurs études, privant ainsi la société québécoise des fruits de l’investissement, pourquoi ne demanderait-on pas à ceux-ci de payer le juste coût de leur formation ? Dès qu’on a compris que l’éducation constitue un bien collectif, il devient sensé d’exiger que ceux qui ne participent pas durablement à cette collectivité paient plus cher que les autres.

L’idéal, bien sûr, serait de faire du Québec une nation normale, à l’image des autres sur cette planète, qui ne financent qu’un seul réseau d’éducation dans la langue nationale. L’idéal, ce serait évidemment que les universités de langue anglaise – financées à 29,3% du budget total – soient intégrées dans un seul réseau francophone avec quelques services correspondant au 5,6% de la population que constitue la minorité anglophone historique. L’idéal serait que le réseau d’éducation national dans la langue nationale soit entièrement gratuit de la maternelle au doctorat.

Même si ce monde est imparfait, nous pouvons néanmoins tendre vers une plus grande perfection. Celle-ci exige à tout le moins de reconnaître qu’il est injuste de faire payer si peu pour des étudiants d’ailleurs venant s’angliciser et nous angliciser chez nous.

Nous devons également reconnaître qu’une sortie de la crise actuelle respectant le caractère public de l’éducation consiste à ne pas cracher sur le demi-milliard de dollars que nous perdons en continuant à subventionner le monde entier pour qu’il vienne affaiblir pour quelques années notre langue avant de repartir créer de la richesse ailleurs.

À quand une véritable politique d’éducation nationale réellement accessible et au service de la nation québécoise ?