Mois : février 2014

Lent déclin

On apprenait aujourd’hui qu’une société d’État québécoise allait couper jusqu’à 3% des heures de ses employés au courant de la prochaine année. Malgré une augmentation des ventes, l’achalandage serait en diminution, ce qui expliquerait de telles coupes. La situation à laquelle ont à faire face ces employés ressemble beaucoup à ce qui adviendra de l’ensemble de la société.

Lorsque nous étions dans la partie montante de la courbe de la consommation des énergies fossiles, tout était prévisible lorsqu’on travaillait pour une société d’État syndiquée : l’ancienneté augmentait constamment, les salaires suivaient grosso modo le coût de la vie ; le futur n’était peut-être pas toujours rose, mais il était plus rose que gris. Si la richesse, la vraie — à ne pas confondre avec la monnaie, qui sert à répartir cette richesse — consiste en un ratio définissant la quantité d’énergie disponible par capita, il ne fait aucun doute que jusqu’aux années 70 en Amérique du Nord (pic pétrolier des États-Unis en 1970 ou 1971) ou 2005 sur la planète en général (pic pétrolier glocal), le futur était meilleur que le passé.

Cette vision des choses allait de pair avec la Foi dans le progrès, notre véritable religion laïque, celle qui a été embrassée dès le 18e siècle en France et aux États-Unis, puis au tournant des années 1960 au Québec. Quand on considère l’Histoire comme étant linéaire, quand on croit que hier était le repaire des barbares et demain celui de la crème et des fraises, cela aide de voir son niveau de vie augmenter d’année en année. Sinon, comment avoir la foi ? Comment croire que notre situation serait à ce point exceptionnelle que nous échapperions à la fin tragique de toutes les autres civilisations avant la nôtre ?

Désormais, notre foi est en crise. Le futur ne sera jamais plus beau que le présent. Il sera laid. Pas laid d’une manière apocalyptique, mais plutôt laid comme ce que John Michael Greer appelle un « effondrement catabolique ». Cet effondrement se caractérise par des crises amenant une réduction de la complexité, elle-même entraînant un répit jusqu’à une autre crise, puis une autre réduction de la complexité, et cela jusqu’à l’effondrement final, plusieurs siècles plus tard.

Il n’y a pas de porte de sortie à cette situation qui est la nôtre. À partir du moment où le pétrole, le sang de notre économie, devient plus rare et plus coûteux en énergie à extraire, nos ressources doivent être déviées vers cette extraction, asphyxiant progressivement le reste de l’économie. Toute tentative de créer de grands projets pour lutter contre ce problème se butte à ce qui avait déjà été défini dans le classique « Les limites de la croissance », publié en 1972, et qui expliquait que tout projet nécessitait des ressources qui manqueraient alors aux besoins fondamentaux.

Cela nous ramène à nos employés de la société d’État. S’ils veulent lutter contre les coupures que leur impose indirectement un État en manque de ressources, ils devront s’organiser. Ils sont syndiqués, donc ils peuvent s’organiser syndicalement. Or, pour cela, ils ont besoin d’être prêts à faire des sacrifices. Ils peuvent, notamment faire la grève lors du renouvellement de leur convention collective. Ils auront bien sûr un peu d’argent de leur organisation syndicale, mais s’ils veulent faire la grève, ils devront se mettre eux-mêmes, chaque employé, de l’argent de côté en prévision ce celle-ci.

Si vous avez bien suivi ma logique, vous comprenez le problème : toute somme d’argent qui sera mise de côté afin de préparer une lutte contre les coupures devra être prélevée de revenus qui sont déjà en décroissance à cause de ces mêmes coupures. Concrètement : si un employé n’a plus d’heures, comment se mettra-t-il de l’argent de côté ? Il peut bien sûr couper ailleurs, mais au final, cet « ailleurs » finira toujours par avoir un impact sur quelqu’un d’autre. Si cela se trouve, ce sont les coupures d’autres entreprises qui ont mené à des choix ayant poussé nombre de consommateurs à se priver du service de la dite société d’État.

On se trouve alors dans un cercle vicieux, où chaque coupure en entraîne de nouvelles. Il s’agit d’une dépression, mais contrairement à celle des années 1930, celle-ci n’aura pas de fin avant très, très longtemps.

D’ici là, mieux vaut attacher sa tuque. Nous n’avons peut-être pas appris à considérer l’Histoire d’une manière linéaire, mais celle-ci n’en a rien à foutre. Nos villes sont bâties sur les ruines de civilisations ayant, eux aussi, cru qu’on pouvait croître à jamais dans un environnement fini.

Pourquoi Éric Duhaime va gagner

Christian Dufour a raison de dénoncer la haine de soi et le caractère profondément hostile au Québec dont fait preuve Éric Duhaime dans plusieurs de ses interventions chez nos voisins canadiens. Duhaime défend régulièrement l’indéfendable, fait abstraction des faits les plus élémentaires, refuse de considérer la moindre complexité dans ses « analyses ». Osons dire qu’il est populaire au Canada précisément PARCE QU’IL a honte d’être Québécois et fait tout pour traîner le Québec dans la boue. Malgré tout, il continuera de gagner des appuis.

La raison est une démonstration particulièrement éloquente du sophisme de Weishaupt. Adam Weishaupt était un intellectuel bavarois qui, en 1776, a fondé une société privée, chez lui, dans un environnement ultra-catholique, où il prônait les idées des Lumières, alors particulièrement en vogue dans le milieu parisien. Ce groupe, qui s’est appelé les Illuminati (oui, CES Illuminati), contemplait un renouveau intellectuel devant libérer l’humanité du Moyen-Âge et d’un pouvoir archaïque composé de brutes sans la moindre finesse. Convaincu de la justesse de ses propos et de la supériorité de son point de vue, le groupe n’a jamais vu venir la frappe policière qui a mis fin aux rencontres et détruit les Illuminati.

En clair, les Illuminati savaient qu’ils avaient raison, que leur raisonnement était juste, que leurs idées étaient supérieures, mieux adaptées à l’époque et que la société dans laquelle ils vivaient était dirigée par un pouvoir arriéré. Mais ils ont perdu, non pas parce que leurs idées n’étaient pas les meilleures, mais parce que le pouvoir brut avait le fusil au bout du bras.

De la même manière, quiconque a la moindre éducation supérieure ou le moindre esprit critique sait qu’Éric Duhaime dit n’importe quoi, qu’il s’adresse aux émotions à défaut de pouvoir parler de faits. Il ne fait aucun doute que Duhaime est le porte-parole du milieu des affaires et que sa haine de l’État n’a d’égale que l’enrichissement personnel et le prestige qu’il en tire. Duhaime lui-même doit savoir, d’une certaine manière, que ce qu’il dit est faux, qu’il manipule la réalité et qu’il contribue à raviver de vieux comportements masochistes chez des Québécois ayant, l’espace d’une période qu’on a baptisée « Révolution tranquille », cru qu’on pouvait passer à autre chose.

Malgré cela, Éric Duhaime va gagner.

Ceux qui dénoncent Duhaime – et je ne fais pas exception – l’attaquent sur ce qui leur paraît être le plus pertinent : sa conception élastique de la réalité et des faits. Malheureusement, cela ne fonctionne pas. Duhaime ne s’adresse pas à des universitaires, à des gens ayant des connaissances intellectuelles particulières, mais plutôt au peuple, à une population ayant fréquenté un réseau d’éducation incapable d’apprendre la pensée critique et à des gens débordés par la complexité du monde actuel.

Ces gens, ces lecteurs, ne veulent pas qu’on leur explique des faits complexes, qu’on leur parle de conceptions abstraites du bien commun, qu’on fasse le récit d’études scientifiques, économiques, etc. Ils veulent du simple. Les Lumières sont compliquées ; mieux vaut voir le fusil directement, le pointer sur quelque groupe facile à atteindre et mitrailler quelques phrases pointues. Cette rébellion, c’est celle contre la complexité du monde moderne, contre la diffusion du pouvoir, contre les « pousseux de crayons » qui n’ont pas à se lever à 7h00 pour travailler à l’usine ou dans un bureau anonyme.

Duhaime va gagner précisément parce qu’il ne cherche pas à convaincre ces gens avec des arguments rationnels. À quoi cela servirait-il, d’abord ? On n’est pas dans le rationnel, mais dans l’émotif. C’est la frustration contre le monde moderne qu’il faut exploiter. La colère contre une Révolution tranquille qui a imposé une bureaucratie permettant d’atteindre des objectifs communs. La haine contre ceux qui croient qu’on pourrait encore être fiers d’être quelque chose comme un grand peuple.

Duhaime va gagner parce qu’il parle aux émotions et est donc insensible aux faits, mais il gagnera également parce qu’il connaît son heure de gloire précisément à une époque où la descente vers la partie inquiétante du pic pétrolier favorisera la dissolution des bureaucraties modernes et une simplification sociale. D’ici quelques décennies, nous n’aurons plus les moyens de gérer une grande partie de ce qui est actuellement contrôlé par l’État québécois. Dans le cadre d’un effondrement catabolique (pour reprendre le terme développé par John Michael Greer), et si on en croit les travaux de Tainter sur l’effondrement des sociétés complexes, la fin de l’énergie à bas coût permettant de financer la complexité actuelle mènera à une simplification des lois et de la société en général.

Ainsi, Duhaime gagnera non pas parce que ses idées sont meilleures, mais aussi et surtout parce que l’époque est à une réduction de la complexité, qu’une grande partie de la population est prête pour cette réduction, et que le refus des intellectuels de trouver des alternatives moins barbares aux divagations de Duhaime afin d’offrir une simplification plus humaine permet à ce dernier de briller de tous ses feux.

Au final, la société sera plus simple, il y aura moins d’intellectuels, moins de bureaucrates, moins d’État. À nous de trouver un moyen de parler à ceux qui sentent cela et qui sont prêts à suivre Duhaime non pas parce qu’il dit des choses intelligentes, mais peut-être parce qu’il est un des seuls à oser tenir de tels propos. À nous de proposer une alternative entre le statu quo et l’anarchie libertarienne prônée par un Duhaime à la solde des mieux-nantis.

Le marchandage vert des Cowboys Fringants

Récemment, le groupe de musique Les Cowboys Fringants annonçait sur sa page Facebook avoir réalisé une tournée « verte » pour son album « Que du vent ». Les 105 683 kilomètres parcourus seront « compensés » par la plantation de 624 arbres, ce qui en ferait, selon les musiciens, une tournée éco-neutre. Ce projet est même en nomination aux Vivats de l’environnement. Les félicitations d’usage des fans n’ont pas manqué, mais une question demeure : les Cowboys sont-ils vraiment verts ou tentent-ils plutôt de marchander ce qui ne pourra jamais l’être ?

Il y a deux raisons pourquoi ce calcul environnemental est malsain. D’abord, et au mieux de mes connaissances, on ne prend pas en compte les impacts indirects de la tournée, dont les coûts environnementaux menant à la construction du ou des véhicules utilisés, l’électricité et le matériel nécessaire pour les spectacles, de même que le déplacement de tous les spectateurs vers les lieux du spectacle. En mettant d’un côté les kilomètres et de l’autre les arbres, on agit comme si les véhicules apparaissaient au début de la tournée et disparaissaient par la suite, sans aucun impact de quelque autre acteur dans le calcul. On ne prend pas en compte, par exemple, le fait que plusieurs automobiles se sont approchées de leur fin de vie avec cette tournée et qu’il y aura des impacts environnementaux pour disposer de la ferraille par la suite.

Par ailleurs, ce calcul contribue à déresponsabiliser la population de ses choix environnementaux. Ainsi, si 105 683 kilomètres sont compensés par 624 arbres, on peut donc déduire qu’un arbre vaut 196 kilomètres. Moi, par exemple, ayant une terre de 10,5 hectares et donc peut-être 50 000 arbres, je pourrais donc conduire en toute impunité sur plus de 10,6 millions de kilomètres, soit près de 14 allers-retours vers la Lune. Y a-t-il une seule personne qui peut sérieusement croire que cela serait responsable et « éco-neutre » pour la planète ? Si on extrapolait, n’importe qui pourrait planter des arbres — et qui parle d’en prendre soin ; c’est facile de planter, mais plus difficile de leur assurer une vie longue à l’abri des tronçonneuses — pour ensuite prendre son VUS préféré et aller manger des kilomètres pour le plaisir. À ce jeu, les plus grands défenseurs de l’environnement sont peut-être les ruraux qui vont assister au Monster Spectacular une fois l’an au Stade olympique de Montréal !

Cette manière de calculer, de tenter de négocier avec la planète, ne peut nous faire oublier les étapes classiques d’un deuil, dans ce cas-ci de celui de la civilisation industrielle : déni, colère, marchandage, dépression et acceptation. Les Cowboys, comme beaucoup d’entre nous, en sont au troisième stade : après avoir beaucoup dénoncé, dans leurs chansons ou ailleurs, les conséquences néfastes de notre mode de vie, ils tentent de marchander : « Peut-être pourrions-nous conserver notre mode de vie si nous faisons [ceci] ou [cela] ». Malheureusement pour eux — et pour nous — on ne marchande pas avec la planète. On ne peut pas davantage maintenir un mode de vie inadéquat en plantant quelques arbres qu’on peut négocier quelques années supplémentaires avec le gars à la faucheuse quand l’heure est venue.

Si on fait remarquer cela aux fans, la réaction est habituelle : « Mais, mais… Au moins ils font quelque chose ! C’est mieux que rien ! ». Vraiment ? Est-ce VRAIMENT mieux que rien ? À mon avis, et avec tout le respect que j’ai pour les Cowboys Fringants et pour leur excellente musique, il aurait été mieux pour l’environnement de ne rien faire, c’est-à-dire ne pas faire de tournée et de ne pas planter d’arbres. Quand on est sur un cours d’eau et qu’on fonce vers la chute, la question n’est pas de ralentir la progression, mais de l’arrêter. En faisant tous ces kilomètres, et malgré les arbres plantés, le groupe a contribué à une pollution et à une déplétion d’énergies fossiles non renouvelables. Il aurait mieux fallu ne rien faire.

Le vrai changement vert ne sera probablement jamais mis en œuvre ni par les Cowboys, ni par nous. Il y a trop à gagner, individuellement, à s’accrocher à la civilisation industrielle telle que nous la connaissons. Si les Cowboys Fringants voulaient changer les choses, ils le pourraient simplement : mettre fin aux tournées en-dehors du sud du Québec, faire des concerts seulement dans des villes où on peut se déplacer en train, faire un concert acoustique sans électricité, le faire le jour pour profiter de la lumière, ne pas accepter de vendre des billets à quiconque habite plus loin que 20 kilomètres du lieu du concert, etc. Je ne retiendrai pas mon souffle : cela n’arrivera pas volontairement. Un jour, la plupart de ces propositions seront appliquées, mais ce sera parce que l’énergie coûtera trop cher pour être gaspillée comme elle l’est actuellement, même en échange de quelques arbres.

On ne marchande pas avec la planète. Les Cowboys Fringants gagneront peut-être un prix, mais nous serions tous perdants si nous devions faire la promotion de l’idée selon laquelle on peut se permettre tous les excès en échange de quelques centaines d’arbres. Le vrai changement commence en chacun de nous par la réduction de notre dépendance au pétrole et par une économie de l’énergie. Toute autre conception, au final, ne sera « Que du vent »…