Mois : octobre 2015

Rangez vos bannières et retournez enseigner !

Vous êtes beaux tout de même, enseignants sur le bord du trottoir, avec vos drapeaux d’une quelconque centrale syndicale, à brandir vos étendards à la face des automobilistes comme si vous pouviez ainsi l’imprimer sur leurs rétines. Pensez-vous sérieusement que parce que vous agitez « CSN » 1000 fois dans la journée les citoyens vont davantage vous appuyer ? Vous êtes enseignants, retournez enseigner, c’est ça que la population veut.

Oh, vous êtes intelligents. Il le faut bien pour enseigner. Vous drapez votre discours des habits dorés de la protection de l’école publique, de la défense des élèves, ou d’autres lieux communs pour faire oublier à la population que vous demandez des augmentations salariales de 13,5 % sur trois ans et de pouvoir continuer à travailler 32 heures par semaine tout en étant payés sur la base de 40. C’est ça l’enjeu; vous le savez et les citoyens le savent aussi. Vos drapeaux ne sont que le symbole de cette tromperie.

Au fond, on aimerait bien vous donner raison. Vous éduquez nos enfants, et pour vous accommoder dans cette tâche, on vous donnerait tout ce que vous demandez et bien davantage. C’est vrai, pourquoi devriez-vous travailler 32 heures par semaine quand le chômage est si élevé ? Travaillez-en 16 et nous doublerons le nombre d’enseignants. Pourquoi se contenter de 13,5 % sur trois ans ; doublons votre salaire. N’oublions pas non plus la toilette en or jouxtant la salle des profs.

La réalité, pourtant, c’est qu’il existe une capacité de payer qui finit par être atteinte dans n’importe quelle société. La loi de White stipule que le développement économique découle de l’énergie disponible per capita. Augmentez la quantité d’énergie accessible et rien n’est impossible. C’était d’ailleurs là un discours typique des années 60, avant que la réalité d’un monde fini ne fasse son apparition au début de la décennie suivante, alors que les États-Unis atteignaient leur pic pétrolier (1971) et qu’était publié l’année suivante « Les limites de la croissance », un rapport majeur faisant état d’une réalité pourtant accessible à n’importe quel enfant – ou enseignant -, à savoir que la croissance infinie sur une planète finie est impossible.

D’ailleurs, il suffirait de vous demander de regarder autour de vous, de questionner vos proches, de humer un peu l’air pour y déceler les parfums du déclin. Connaissez-vous beaucoup de travailleurs qui se sont enrichis depuis quarante ans ? À l’époque, un seul salaire permettait de faire vivre toute une famille. Aujourd’hui, même deux ne suffisent plus toujours. La vie est devenue beaucoup plus dure pour beaucoup de gens, et ce n’est pas la conséquence d’un affaiblissement du rapport de force collectif, comme veut le faire croire la fable syndicale, mais simplement une conséquence prévisible de la baisse de l’énergie disponible per capita. La population augmente, mais l’énergie disponible stagne ou diminue. Avant, la tarte grandissait pour tout le monde, mais aujourd’hui, si on donne une pointe plus grosse à un groupe, c’est qu’il y en aura moins pour les autres.

Bref, alors que la population québécoise doit travailler de plus en plus fort, pour des salaires qui peinent à rejoindre l’inflation, pourquoi devriez-vous, chers enseignants, faire partie d’une sorte de caste privilégiée ? Pourquoi devrait-on hausser les impôts, les taxes, les tarifs d’Hydro-Québec ou autres pour défendre votre groupe plutôt qu’un autre ?

On ne peut qu’appuyer en pensée votre cause et vos propos. Tout le monde aimerait une école publique mieux financée, une classe moyenne prospère et vigoureuse, des enseignants heureux partageant un savoir nécessaire à bâtir l’âge d’or que nous promettent les lendemains qui chantent.

La réalité doit toutefois primer sur nos fantasmes et la réalité de notre déclin est un fardeau qui doit être partagé par tout le monde, sans qu’un groupe puisse, aux dépens des autres, s’en dispenser. Cela est valide pour les enseignants, mais également pour n’importe quel autre groupe au sein de la société : chacun doit faire sa part.

Enseignants, vous êtes payés pour enseigner, vous avez des conditions de travail avantageuses par rapport à une grande partie de la population. Rangez vos bannières et retournez enseigner.

Le Québec sous la table des décisions

Philippe Couillard a affirmé, au lendemain des élections fédérales, que le résultat démontrait non seulement que le déclin du mouvement indépendantiste se poursuivait, mais également que le Québec serait « de retour à la table des décisions » puisqu’il a appuyé avec force le nouveau gouvernement libéral. Au contraire, le résultat de ces élections a achevé de discréditer le Québec en tant que force dont il faut tenir compte. Nous ne sommes pas à la table ; nous sommes sous la table, tels des appui-pieds de piètre qualité.

Il y a un peu plus d’un siècle, l’ancien premier ministre canadien Wilfrid Laurier, alors questionné par Henri Bourassa quant à sa décision de participer à la guerre des Boers malgré la forte opposition du Québec, avait déclaré ne pas avoir à tenir compte du Québec dans ses décisions parce que « la province de Québec n’a pas d’opinions, elle n’a que des sentiments ».

En effet, comment analyser autrement le comportement politique de gens votant indifféremment tantôt pour le NPD (centralisateur, centre-gauche, pro-environnement) ou pour le PCC (décentralisateur, droite, anti-environnement) ? Les mêmes personnes, à Québec notamment, ont pu mettre un « X » en 2011 pour un parti voulant s’attaquer aux mieux-nantis et lutter contre les changements climatiques, puis mettre le même « X » cette fois-ci pour un parti proposant exactement le contraire.

Ce magasinage politique, où les gens refusent de s’attacher à un parti représentant leurs valeurs, se contentant de suivre la vague, ne permet pas au Québec de prendre sa place à la table des décisions, mais assure plutôt que les partis politiques canadiens ne chercheront plus à prendre en considération le Québec, peu importe leurs décisions.

Pensons-y un instant. Pourquoi un parti fédéral se donnerait-il la peine d’écouter les revendications du Québec dans le cadre de l’élaboration de ses politiques, si le Québec ne vote pas en fonction des dites politiques ? Pourquoi Justin Trudeau déciderait-il en fonction du Québec s’il sait que la moitié de ses appuis ici provient de comtés anglicisés ou à forte proportion d’immigrants où un cochon peint en rouge gagnerait, et l’autre moitié de gens qui « suivent la vague » et n’ont rien à foutre de ce qu’il fait ?

Remarquons que le calcul politique était le même pour le Parti conservateur. La poignée de députés du PCC dans la région de Québec et en Beauce a-t-elle permis au Québec d’être à la table des décisions ? A-t-on vu beaucoup de députés conservateurs du Québec prendre des positions courageuses depuis quatre ans, comme la défense de notre fleuve contre l’oléoduc tant honni ou d’autres enjeux environnementaux ? Bien sûr que non. Ces régions sont acquises, et les mandarins du PCC savent que le Québec ne compte pas : on n’y gagne pas ailleurs en fonction des politiques, mais sur de simples états d’âme.

Depuis l’étrange et honnête aveu de Laurier il y a un siècle, et jusqu’à aujourd’hui, le Québec n’a été à la table des décisions que lorsqu’il a donné avec force son appui à un parti remettant en question notre appartenance au Canada. On n’a jamais autant écouté le Québec qu’entre 1960 et 1995. Le Québec, alors, était sur toutes les lèvres. Le Québec, en votant de manière cohérente et selon les politiques proposées, a forcé des modifications majeures au fonctionnement de l’État canadien. Le Québec était à la table lorsque ses citoyens ont cessé de voter selon leurs sentiments et qu’ils ont embrassé avec force l’idée indépendantiste. Nous étions assis sur la table, et nous avons forcé le Canada à négocier.

Ce n’est donc pas le déclin du mouvement indépendantiste ou le retour à la table des décisions du Québec qu’il faut célébrer aujourd’hui. Il s’agit plutôt du déclin de la force politique du Québec et notre retour non pas en tant que puissance dont le Canada doit tenir compte, mais plutôt comme des enfants un peu bébêtes et sentimentaux, qui jouent sous la table pendant que se prennent les décisions des grands.