La censure Facebook

Le bannissement par le réseau Facebook de la militante conservatrice Faith Goldy et de plusieurs autres groupes d’extrême-droite constitue un clou supplémentaire dans le cercueil de la liberté d’expression. Le fait que le gouvernement canadien salue une telle décision en dit également long sur le peu d’importance que nos représentants attribuent au droit de parole. Il s’agit d’un pas supplémentaire vers l’abdication de toutes nos libertés.

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En effet, que vaut la liberté d’expression si elle ne s’applique qu’à ceux qui pensent comme nous ? Il est facile de respecter cette liberté chez ceux avec qui on est d’accord ; ça, tout le monde en est capable. Un enfant de quatre ans qui veut une crème glacée respectera l’opinion de son parent qui veut lui en donner. Le vrai défi — et le propre d’une société vraiment libre — consiste non seulement à tolérer, mais à accepter, voire à encourager ceux qui ont des idées différentes.

Qu’espère-t-on accomplir par la censure, au fait ? Quand une idée particulière se frotte aux autres, trois choses peuvent se produire : elle peut vaincre, être vaincue, ou se modifier en réaction aux autres idées. Comme l’écrivait Nicolas Boileau : « Du choc des idées jaillit la lumière ». En censurant une idée — car c’est bien une idée qu’on censure ici ; de nombreux groupes prônant la violence, principalement de gauche, sont encore tolérés sur Facebook — on l’empêche d’évoluer. On met le couvercle sur l’eau qui bout, puis on le visse, puis le rend plus étanche, puis on espère que le problème disparaîtra même si l’eau continue à bouillir. Mais on n’empêche rien ; on se contente de retarder. Pire : on empêche que cette idée contribue, en arrondissant ses angles, à la progression de la société en général. Éventuellement la pression devient si forte que se produit une explosion.

Puis un on se demande pourquoi un Brenton Tarrant a fait ce qu’il a fait à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, après s’être ultra-radicalisé sur des réseaux souterrains où pullulent d’autres ultra-radicalisés.

la censure provoque la radicalisation

Disons-le franchement, c’est en grande partie la censure qui provoque la radicalisation. Quand les idées circulent librement, quand chaque tranche de la population se sent représentée politiquement, il n’y a aucun besoin de radicalisation. Si les suprémacistes blancs — ou leurs équivalents gauchistes, dont on ignore souvent la violence — étaient représentés politiquement, s’ils avaient une poignée de députés, ou ne serait-ce qu’une tribune, auraient-ils besoin de se radicaliser ? Si un Brenton Tarrant avait eu un député à qui écrire, un élu représentant ne serait-ce que partiellement ses idées, aurait-il eu besoin de commettre un acte aussi désespéré ?

La violence constitue la forme la plus achevée de la censure. Elle constitue l’apanage de ceux à qui on a tout enlevé, même le droit de s’exprimer publiquement. Et comme l’écrivait Voltaire : « C’est le propre de la censure violente d’accréditer les opinions qu’elle attaque. »

Quand on donne aux idées la chance de circuler librement, on permet d’éviter une forte déflagration plus tard en permettant de petits accrochages maintenant. On force non seulement la personne qui a l’idée minoritaire à prendre conscience du statut minoritaire de son idée — et lui faire réaliser qu’elle n’est peut-être pas l’héroïne de la populace qu’elle croyait être — mais on ouvre également les yeux aux autres sur une diversité de prises de position n’ayant d’autres choix que de faire évoluer la société.

la valeur de la liberté

La liberté d’expression est quelque chose de très fragile. Dans toute l’histoire de l’humanité, peut-on nommer beaucoup de cas où il est permis, pour un citoyen, de dire à peu près n’importe quoi en public, sans se faire inquiéter ? Le premier amendement, aux États-Unis, constitue, à cet effet, le pinacle de l’accomplissement humain, un niveau de liberté jamais atteint et permettant à n’importe qui de s’exprimer librement, sans contrainte, et même de critiquer le pouvoir en place. Il s’agit d’une liberté extrêmement puissante et contre laquelle n’importe quel groupe ayant un pouvoir chercherait à s’attaquer.

Si on se félicite de la censure d’un groupe ne partageant pas nos idées, il faudra accepter qu’un autre groupe se félicite de notre propre censure s’il ne partage pas nos idées. Si on accepte que des idées peuvent être exclues du débat public car elle ne cadre pas avec la rectitude politique actuelle, il faudra accepter que nos propres idées peuvent l’être si cette même rectitude venait à changer. Et si on considère que quelqu’un n’est pas digne d’être considéré à cause de ses idées, il faudra accepter que lui-même ne nous considère pas digne de l’être à cause des nôtres. Cette personne que nous excluons si volontairement, c’est notre voisin, c’est notre oncle, c’est le commis à l’épicerie, le représentant gouvernemental au téléphone ; il fait partie de la société au même titre que nous, même si nous sommes en désaccord avec ses idées. De l’exclure ainsi volontairement de tout débat public ne porte-t-il pas en lui-même le germe de la violence ? Espère-t-on sérieusement convaincre quelqu’un en l’excluant ?

Des alternatives à facebook

Le problème avec Facebook tient au fait que le réseau est à la fois privé (et donc libre de faire ce qu’il veut) et trop puissant pour être remplacé facilement. Malgré tout, si quelqu’un s’oppose à cette censure, il a le droit de faire le choix individuel de quitter ce réseau pour en trouver un autre. Si tout le monde ayant à cœur cette liberté faisait le choix de boycotter Facebook, croyez-vous que le réseau agirait ainsi ? Il agit ainsi parce qu’il nous croit captif. L’est-on vraiment ?

Il y a plusieurs réseaux parallèles qui peuvent offrir ce qu’offre Facebook (ou Twitter, qui censure également les voix conservatrices). Je pense notamment à Gab, Mastodon, Minds ou Diaspora. Il est également possible de s’exprimer sur des forums ou même par des blogues (Facebook n’est-il pas une forme de blogue hyper minimaliste ?). Et si on n’arrive pas à quitter Facebook, pour XYZ raisons, il est toujours possible de réduire sa présence, d’y écrire moins, et ainsi de contribuer à réduire les revenus de cette entreprise en protestant contre sa censure.

La liberté d’expression entraîne le désagrément d’être confronté à des idées déplaisantes pour une majorité préférant s’enfermer dans ses habitudes. Le vingtième siècle nous a pourtant appris quelle était la principale alternative.

Avons-nous retenu la leçon ?

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