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La patate chaude

Ira-t-on en élections, oui, non, peut-être? Harper a démontré qu’il était en plein contrôle de la situation en tendant un piège à Stéphane Dion. Ce n’est pas un gros piège, mais c’en est un tout de même.

En effet, si Dion vote contre le discours du trône et respecte les positions libérales quant à Kyoto ou au retrait des troupes d’occupation de l’Afghanistan, ses chances de gagner les prochaines élections sont très faibles. Les sondages donnent près de 40% des votes au Parti Conservateur, et le Parti Libéral a presque été éliminé du Québec.

Mais d’un autre côté, si le PLC vote en faveur du discours du trône – ou si un nombre suffisant de ses députés d’abstiennent – le parti perdre toute crédibilité au cours des prochains mois lorsqu’il critiquera les choix du gouvernement. Harper pourra alors prendre son air de porc frais et dire: « Vous avez appuyez les orientations du gouvernement quand vous ne vous êtes pas opposés au discours du trône, alors arrêtez de vous plaindre! ». Et au Québec, on pourra profiter de ce temps pour mieux organiser les troupes conservatrices, notamment en utilisant les réseaux créés par l’ADQ. Et si Dion devait quitter la chefferie du Parti Libéral? Pas de problème, on s’arrange pour faire passer les mesures les plus radicales car aucun parti ne voudra aller en élections sans chef!

On peut détester les positions politiques de droite vieillottes et dépassées de Harper et de ses amis conservateurs (ou adéquistes, au Québec), mais force est d’admettre qu’il joue très bien le jeu politique. Comme quoi un manipulateur sachant manipuler aura souvent l’avantage sur un idéologue un peu naïf comme Dion.

Comme on dit, la balle est dans le camp de ce dernier. Et voilà bien une rare situation où celui qui a le pouvoir entre ses mains souhaiterait avant tout ne pas posséder cette puissance. Ce n’est plus une balle que doit frappper Dion, mais plutôt une patate chaude qui lui a remis Stephen Harper, convaincu qu’il ne peut pas perdre. Sans marge de maneuvre, Dion a maintenant le choix entre une mort rapide et violente ou la lente asphyxie de celui qui se décide à jouer la « game », mais qui commence avec la moitié du match en retard.

L’ADQ au prise avec ses incohérences

Dans une énième démonstration d’opportunisme politique, Mario Dumont, lors du congrès de l’ADQ se tenant en fin de semaine, a décidé cette fois-ci de surfer sur l’environnement. Sauf qu’encore une fois, il est au prise avec ses propres contradictions.

Ainsi, lorsqu’il annonce vouloir présenter un plan plus ambitieux que celui du PLQ pour respecter le protocole de Kyoto, il oublie qu’une de ses promesses de tout temps a été de réduire le nombre de fonctionnaires et de laisser agir les forces du marché (ce n’est pas pour rien que c’est un parti de droite). Alors, comment inciter les entreprises à moins polluer, si c’est plus rentable de polluer, sans avoir des fonctionnaires pour s’assurer que les entreprises polluent moins? Car c’est bien beau dire « moins d’État » tout le temps (ce point très commun entre les Néolibéraux et les Libertariens), mais on ne peut pas à la fois réduire l’État et se servir de lui comme levier pour atteindre un objectif social important.

Une autre occasion de rigoler: le projet de train à haute-vitesse entre Windsor et Québec. Et bombien coûterait un tel projet? Voici ce qu’a répondu Simon-Pierre Diamond, non seulement le plus jeune député de l’histoire récente du Québec mais qui en plus du haut de son inexpérience est responsable de l’environnement:

« Actuellement, nous ne sommes pas rendus aux chiffres, mais l’important, c’est de mettre la priorité sur l’environnement. »

Ah bon. Tiens donc, moi aussi j’ai un projet. On pourrait donner un chèque de 100 000$ à tous les Québécois pour régler le problème de la pauvreté. « Je ne suis pas rendu aux chiffres, mais l’important, c’est de mettre la priorité sur la lutte à la pauvreté ». Hey, ti-coune, c’est foutrement important les chiffres quand tu aspires à gouverner une nation!

Tout ça n’est pas sans nous rappeler le dernier débat des chefs, où Mario Dumont était pris pour défendre un cadre financier de l’épaisseur d’une recherche sur les pandas d’un élève de cinquième année primaire. Et c’est ce gouvernement qui aspire à nous gouverner?

Malheureusement, on constate encore une fois que l’ADQ et son leader maximo, el general Dumont, en sont restés au stade de la critique et de l’opposition. Alors que ce parti pourrait agir en tant que prochain gouvernement et réellement proposer des mesures concrètes, il se contente encore une fois de surfer sur ce qui est populaire et il ne se donne même plus la peine d’être cohérent ou de chiffrer ses engagements.

Quoi que dans le cas de l’ADQ, il faut être bien sûr d’écrire le mot « engagement » dans de la glace; on ne sait jamais ce dont les sondages seront faits demain et quelle position diamétralement opposée le parti décidera de suivre à ce moment!

L’Histoire nous a bien appris à ne pas faire confiance aveuglément à un parti dont toutes les politiques viennent du chef, qui lui peut changer d’idée n’importe quand.

Mais a-t-on vraiment appris?

Demain, la crise?

Je suis en train de lire un livre très intéressant: The Coming Economic Collapse, de Stephen Leeb. ((The Coming Economic Collapse, Stephen Leeb, Warner Business Books, 2006, 211 pages.)) Ce qui est intéressant dans cette oeuvre, c’est que c’est un ouvrage grand-public, destiné à la fois au citoyen lambda et à l’investisseur financier, et que c’est écrit par un auteur qui a une certaine crédibilité: il avait auparavant prévu le boom financier des années 90, puis la débâcle des technos en 2000, et si sa proposition d’un baril de pétrole à 100$ dans son livre The Oil Factor, publié en 2004, avait bien fait rire au début, on constate de plus en plus qu’il a du flair.

Dans « The Coming Economic Collapse », Leeb base son analyse notamment sur la théorie de l’effondrement des sociétés complexes de Tainter, qui a écrit le livre The Collapse of Complex Societies et qui démontre de quelle façon c’est la perte de ressources énergétiques capitales et l’incapacité des élites à modifier la société pour faire face à ce manque qui sont à la base de la chute d’une civilisation.

Pour résumer cette théorie, plus une société évolue et se complexifie, plus elle est en mesure d’exploiter avantageusement de nombreuses ressources Au début, le gain est immense, mais au fur et à mesure que la société continue de se complexifier les gains diminuent, jusqu’au moment où la complexité de la société est un handicap qui se révèle plus coûteux que les gains escomptés. Et c’est à ce point crucial que les élites doivent jouer leur rôle: sauront-elles reconnaître la situation et s’y adapter ou perpétueront-elles un mode de vie et une façon de faire qui entraîne à la chute?

Par exemple, l’empire romain a crû en asservissant ses voisins, pour obtenir notamment les précieuses ressources que sont l’énergie humaine des esclaves. Au fur et à mesure que Rome étendait son influence, cependant, les gains réalisés par le contrôle sur tous ces territoires étaient progressivement contrebalancés par des infrastructures civiles importantes, une lourde bureaucratie et une riche élite qui accumulait une richesse non productive pour la société. Si bien qu’à la fin Rome n’a non seulement pu contenir ses nouveaux territoires, mais elle a perdu jusqu’à son berceau d’origine.

Si on remplace l’énergie de l’esclave par la forme d’énergie hautement plus performante qu’est le pétrole, on retrouve la même situation: notre société est basée, organisée, structurée autour du pétrole à bas prix. À aucun moment dans l’histoire de l’humanité n’a-t-on vu une telle démocratisation d’une source d’énergie comme c’est le cas avec le pétrole aujourd’hui. Que ce soient nos banlieues, notre nourriture du Mexique, nos vêtements d’Inde, nos technologies du Japon, tout notre mode de vie dépend du pétrole.

Et la demande de pétrole va bientôt dépasser l’offre, transformant cette ressource à bas prix en une denrée rare. Et selon Leeb, c’est cette rareté du pétrole qui risque d’entraîner le monde dans une crise économique telle que les fondements de notre société, depuis notre État moderne jusqu’à notre façon de concevoir l’urbanité, en seront profondément modifiés.

« Éventuellement, le pétrole à 200$ le baril forcera le monde, de par l’action du libre-marché, à consommer moins de pétrole et à dépendre davantage d’énergies alternatives. Le plus vite nous pouvons développer une énergie durable, le moins seront difficiles les prochaines années. Et même si nous devons nous acheminer vers une société moins complexe, une source d’énergie alternative va rendre le changement plus facile et va amortir la chute.

Cependant, il y a un problème. Mettre en place une source d’énergie alternative et durable risque de prendre du temps – des décennies, en fait. L’effort demandé sera également très important – du genre de celui d’une guerre majeure. À moins que nous commencions dès maintenant – et même maintenant il est peut-être trop tard – nos chances de succès sont minces. » ((Ibid., p. 128))

En clair, ce que Leeb nous explique, c’est que ce moment-clef où les élites doivent jouer leur rôle et modifier en profondeur une société pour l’adapter à l’incapacité d’obtenir assez d’une ressource pour assurer la survie du système, ce moment c’est maintenant. Dès aujourd’hui, nos élites politiques doivent trouver une façon de préparer l’après-pétrole, c’est-à-dire le passage d’une société basée sur le pétrole à bas prix à une société qui pourra utiliser le pétrole à diverses fins mais qui ne le gaspillera pas dans des voitures ou du plastique jetable.

Kyoto, dans cette optique, est un bon début. Le vrai but de l’accord n’est peut-être pas réellement la diminution des gas à effet de serre (de tout temps des modifications climatiques ont eu lieu, et plusieurs croient que les cycles solaires ont davantage d’impact sur le climat actuel que l’activité humaine), mais plutôt de trouver un moyen de réduire la dépendance au pétrole sans pour autant créer une panique. Bref, une façon de changer la société et de la transformer d’une société complexe à une société plus simple tout en douceur.

Cependant, le refus de l’administration Bush (et de son laquais de service Harper, qui ces jours-ci se pavoise devant le think-tank d’extrême-droite qu’est le Council on Foreign Relations) de miser sur une diminution de la consommation du pétrole et son aventure pour aller en contrôler pratiquement les dernières ressources non-exploitées de la planète en Irak se justifient également. Car si les États-Unis étaient le seul pays à diminuer sa consommation de pétrole, d’autres pays (comme la Chine ou l’Inde) pourraient les rattraper en se servant de cette énergie toute-puissante pendant que l’Oncle Sam vit dans le marasme.

Étrangement, il ne semble pas y avoir de solution nationale. D’un côté le pays qui applique Kyoto ou qui se prépare à l’après-pétrole se trouve désavantagé face aux autres pays et voit son économie dévastée, avec tout son lot de souffrance. Et d’un autre, le pays qui refuse de considérer l’après-pétrole et qui se bat pour mettre la main sur les dernières ressources disponibles fonce à toute vitesse vers un mur, celui du pic pétrolier, et encore une fois le résultat est une crise économique et une économie dévastée.

Peut-être qu’au fond, l’enseignement utile ici est la nécessité d’une solution mondiale, c’est-à-dire l’implantation d’une forme de gouvernement prenant des décisions pour l’ensemble du genre humain et décidant, pour notre plus grand bien, de réduire notre dépendance au pétrole.

Sauf qu’à moins de pouvoir établir ce gouvernement mondial d’ici quelques années et de faire les changements majeurs qui s’imposent, il semble de plus en plus inévitable que nous allons vivre une crise économique majeure sans précédent.

Le Bloc contre-attaque

Les cinq conditions du Bloc Québécois pour entériner le discours du trône sont une excellente occasion pour le parti de reprendre l’offensive, lui qui s’est trop souvent retrouvé cantonné dans des positions un peu complexes et loins des préoccupations quotidiennes des gens.

Premièrement, le Bloc ne veut plus simplement encadrer le pouvoir fédéral de dépenser dans les champs de compétence du Québec; on veut désormais éliminer ce pouvoir. Car si les Conservateurs se targuent d’être des décentralisateurs, contrairement aux Libéraux et aux Néodémocrates selon certains analystes politiques, ils ne traduisent pas cette volonté dans la réalité en empiétant eux aussi sur les champs de compétence provinciaux, notamment en s’ingérant au niveau de la santé et de l’éducation. En réclamant la fin de ce pouvoir, le Bloc tend un piège très difficile à éviter pour… Jean Charest et le PLQ, qui devra maintenant soit s’allier avec un parti souverainiste soit justifier l’acceptation de l’intrusion d’Ottawa dans les affaires de la province.

Deuxièmement, le Bloc exige des Conservateurs l’adoption de Kyoto et la création d’une bourse du carbone à Montréal. Kyoto, largement populaire au Québec, doit devenir un enjeu pour les prochaines élections et le Bloc entend ainsi démontrer que le Parti Conservateur n’en a rien à faire de cette question. Voilà qui pourrait en faire réfléchir plusieurs, surtout dans les centres urbains, où cette question est de plus en plus brûlante (sans mauvais jeu de mot)…

Troisièmement, le Bloc désire que le système de gestion de l’offre soit maintenu dans son intégralité, afin de protéger les agriculteurs des dérives d’une baisse des prix des matières premières dans un contexte de mondialisation des marchés et de déréglementation néolibérale mettant en compétition le milieu agricole québécois et ceux du tiers-monde.

Ensuite, le Bloc exige de l’aide pour les populations au prise avec la crise forestière, une mesure particulièrement appréciée et utile pour la population gaspésienne et celle du nord du Québec.

Et finalement, mais non le moindre, on exige le départ des troupes canadiennes d’Afghanistan en février 2009. Considérant que la très grande majorité des Québécois s’opposent à l’occupation de l’Afghanistan par le Canada, voilà qui devrait inciter plusieurs personnes à ne pas céder aux sirènes conservatrices et à se rappeler qu’un vote pour le Parti Conservateur est effectivement un vote pour la guerre et pour une approche militariste de la politique internationale, faisant effectivement du Canada un pays non seulement qui gaspille ses précieuses ressources pour acheter des armes, mais qui en plus devient une cible pour les terroristes à cause de son attitude belliqueuse.

Ces cinq conditions ne sont pas un feu de paille; elles signifient une prise de conscience majeure au sein du Bloc Québécois sur la nécessité de confronter le Parti Conservateur sur ses points faibles. On prend le pari qu’un parti démontrant un tel mépris pour les valeurs québécoises ne pourra pas obtenir de meilleurs scores que ceux déjà obtenus. Et on fait également le pari que dans un débat entre Harper et Duceppe, le premier ministre ne pourra jamais justifier ses politiques face à l’électorat québécois.

Dans le fond, on a décidé au Bloc que c’était fini de se laisser manger la laine sur le dos et on a décidé de se battre pour les valeurs québécoises, peu importe les implications du jeu politique. Voilà une approche tout à fait honnête qui pourrait rapporter gros dans un monde politique idéal où les gens ont des valeurs bien établies et la conviction de voter selon leurs valeurs.

Mais dans la réalité, qu’en sera-t-il?

Harper et le citoyen Bono

George W. Bush et BonoOn peut ne pas aimer Stephen Harper, son style, ses politiques conservatrices et son arrogance. On peut lui reprocher ses positions au sommet du G8, notamment son rejet du protocole de Kyoto. On peut détester son à-plat-ventrisme devant les États-Unis ou le lobby pétrolier ou militaire. Mais on ne peut pas lui reprocher de ne pas vouloir rencontrer Bono, le chanteur du groupe rock U2.

Même si le refus du premier ministre canadien de prendre le thé avec le célèbre rockeur semble avoir profondément choqué ce dernier, il reste que c’était la bonne décision à prendre. En effet, objectivement, pourquoi Bono aurait-il plus le droit que vous ou moi de rencontrer le premier ministre canadien en privé pour lui faire part de ses doléances? En quoi Bono est-il une personnalité si importante qu’il mérite de retenir notre premier ministre à l’étranger et de prendre de son temps? Est-il un chef d’État, a-t-il été élu démocratiquement par une population qu’il doit représenter?

Évidemment, non. Et c’est là le point important de ce type de sommets: chaque dirigeant de chaque pays n’est pas là pour lui-même, mais au nom de sa population. Quand Harper parle, il parle au nom des 30 millions de Canadiens, qu’on soit d’accord ou non avec ce qu’il dit. Mais quand Bono affirme quelque chose, si sensé que ce soit, il ne parle que pour lui, et il ne représente que lui-même.

Quel est ce cirque politico-médiatique où un chanteur d’un groupe rock, millionnaire et demandant le plus souvent l’argent des autres plutôt que d’offrir la sienne pour régler divers problèmes, se croit assez important pour pouvoir rencontrer le premier ministre d’un pays, alors que les citoyens de ce même pays n’ont pas ce privilège?

Malgré tout ce que Harper peut faire de mal à ce pays, il reste qu’il prend la bonne décision en n’embarquant pas dans ce cirque et en refusant de considérer l’argent ou la célébrité comme un passe-droit obligatoire et évident vers le pouvoir politique.

Car Bono est peut-être un excellent chanteur et un homme aux idées très intéressantes, mais il reste un citoyen comme les autres.