Étiquette : Politique

Pause estivale

Je prends une pause du blogue pour quelque temps. J’ignore combien de temps. J’ai d’autres projets dans des casseroles bouillonnantes sur le rond du poêle de mon imagination et je ne trouve pas la moindre inspiration pour écrire des textes de qualité présentement. J’aime mieux ne rien écrire que de me rabattre sur une écriture rapide, médiocre, simple lien avec vous, lecteurs, qui méritez mieux qu’une façade artificielle de pensée décharnée. Je planche présentement sur un projet de roman (après quinze ans à y penser et cinq ans à y rêver) et je fais le choix de ne pas trop m’éparpiller.
Ce n’est pas un adieu, ni même un au revoir. Une simple pause, salutaire. De toute façon, l’été, la politique tourne au ralenti, et je ne crois pas que quelques semaines plus tranquilles changeront grand chose dans le contexte de la disparition du peuple québécois, de sa langue, de sa culture, de ses valeurs, de son histoire, de ses villes, de ses campagnes, de son identité, de son essence. Nous continuerons de nous effacer devant le rouleau-compresseur anglomane et multiculturel un peu plus tard cet automne. Nous serons toujours aussi à genoux devant tout ce qui vient d’ailleurs et méprise nos valeurs, nous serons toujours aussi veules, mollassons et il sera toujours tout autant temps plus tard de constater notre manque de courage collectif afin de prendre des décisions courageuses assurant la survie de nos idéaux.
Je souhaite un bon début d’été à tous mes lecteurs, et à bientôt!
Louis P.

Décès de Michel Chartand: un canyon dans nos vies

Le décès de Michel Chartrand ne constitue pas seulement la fin d’une époque; c’est tout un monde qui s’écroule avec lui. Un monde de luttes, de rapports de force, de gains arrachés à coups de grèves et de batailles héroïques, d’amour fraternel entre des travailleurs partageant la même condition sociale et ayant la conviction que c’est de leur union que jaillira de meilleures conditions pour tous. Le départ de Chartrand ne signe pas seulement la fin de la vie d’un homme, mais peut-être aussi celle d’une certaine trempe d’hommes, ce ceux qui sont incorruptibles, qui ne se prostituent pas pour une parcelle de pouvoir et qui ne laissent jamais la realpolitik ou les petits calculs partisans assombrir la lumière de leurs idéaux.

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Seulement quelques personnes ont changé ma vie et ma conception de la politique; Michel Chartrand fut l’une d’elle. Les Misérables, de Hugo, m’ont appris la valeur réelle d’une société où les hommes ne sont que des outils au service d’une économie capitaliste sans contrôle. Germinal, de Zola, m’a expliqué la valeur réelle de la révolte. Olivar Asselin m’a animé de sa fureur de franc-tireur qui ne renie jamais ses idéaux. Et Chartrand, finalement m’a illuminé avec la pureté de ses convictions et ses actions vaillantes – comme en 1949, à Asbestos, quand il a lancé « arrête de shaker, tu vas me manquer, crisse » à un policier qui le tenait dans sa mire de fusil – m’a convaincu de la nécessité de ne jamais édulcorer ses valeurs, de ne jamais baisser la tête quand on est convaincu de faire le bien et de le faire conformément à ses tripes. Il m’a aussi appris la valeur d’une saine colère, bien canalisée.
Chatrand, je l’ai rencontré deux fois, mais j’avais déjà lu sur lui, fait des travaux scolaires sur sa vie, et je connaissais et admirais ses combats.
La première fois où nos chemins se sont croisés, c’était en 2000, à la librairie Garneau, rue Fleury, où je travaillais alors. Il était venu à une séance de signature d’autographes, pour la parution d’un nouveau tome de sa biographie, et, à peine entré dans le magasin, il m’avait déclaré, d’une voix tonitruante, alors que je l’accueillais: « Êtes-vous syndiqués icitte? » J’avais envie de lui dire « chuuuuut », de lui demander de ne pas me nuire, de ne pas risquer ainsi mon gagne-pain. Puis, je me suis rappelé qui j’avais en face de moi, ses combats, son courage, ses profondes valeurs chrétiennes. Non, ce n’était pas à Chartrand de parler moins fort, mais peut-être à moi de le faire un peu plus. Ce n’était pas à lui de se conformer à mon statut de gagne-petit, mais à moi de relever la tête et d’exiger davantage. Telle était la force de cet homme!
La seconde fois, c’était lors d’une cérémonie funèbre, en 2001, alors qu’on se souvenait de Jacques Larue-Langlois, un de mes collègues à L’aut’journal, où j’écrivais alors. Je discutais politique, je ne me souviens plus avec qui, et Chartrand, s’étant retrouvé devant le jeune homme d’à peine vingt-un ans que j’étais alors, m’avait dit quelque chose du genre: « C’est bien intéressant ce que tu dis, jeune homme, mais que fais-tu concrètement pour changer les choses? » Et moi, je lui avais répondu, du tac au tac: « Monsieur Chartrand, j’étais candidat aux dernières élections provinciales et j’essaie de changer le monde à chacun de mes textes dans L’aut’journal. » Manifestement surpris, il s’était repris: « C’est bien ça, mon gars, c’est bien, continue! » C’était aussi ça, Chartrand, un homme qui sait reconnaître la valeur de l’action et qui, s’il se désespérait de voir que les jeunes d’aujourd’hui semblaient moins impliqués qu’auparavant, ne se résignait pas pour autant à espérer le changement.
Je voulais qu’on l’invite au rassemblement Québec vs. Cour suprême: la loi 101, notre seule voix! de dimanche dernier. Je m’étais dit, naïvement: ce serait peut-être une de ses dernières apparitions publiques, peut-être aimerait-il lancer un cri du coeur à la nouvelle génération. J’ignorais qu’il était à ce point malade; il est mort le lendemain de l’événement. Peut-être – et permettez-moi d’être candide – avons-nous pris le relai de son combat, peut-être a-t-il été, jusque dans ses dernières heures, fier de voir qu’après plusieurs décennies de morosité, une nouvelle génération tente de se lever, qu’elle désire se battre pour la langue, cet autre combat qui fut le sien, et qui lui valut l’opprobre des forcées armées alors qu’il avait refusé, en son jeune temps, de remplir un formulaire unilingue anglais. « Si on n’a pas le courage de prendre les moyens nécessaires pour sauver la langue française, il faut avoir le courage de dire aux générations qui s’en viennent qu’on s’en va vers une assimilation nécessaire à brève échéance », avait-il déclamé, en 1971.
Ce n’est pas un trou qui s’ouvre derrière nos dos avec le décès de Michel Chartrand; c’est un cratère. Un canyon qui se creuse de plus en plus rapidement sous nos pieds au fur à et mesure que nos géants nous quittent. Nous ne pouvons nous retourner sans risquer de tomber; il nous faut aller de l’avant et nous servir de l’expérience absolument fascinante d’une vie d’intégrité, de courage, de valeurs chrétiennes et sociales d’un homme qui, s’il était grand, nous est apparu comme un géant parce que nous étions petits ou courbés.
Repose en paix, Michel Chartrand. Tu as changé ma vie; tu as changé nos vies. Merci. Et oublie pas de syndiquer les travailleurs du paradis!


« Tout le monde devrait faire de la politique. En démocratie, c’est un devoir. Assumer des responsabilités à son niveau; voir à ce que le monde s’épanouisse. On est nés pour le bonheur, quel que soit notre handicap physique ou mental, quels que soient nos parents ou nos gênes. Et pour le bonheur, il faut un minimum: manger, se faire soigner, s’éduquer. Pis travailler. On s’épanouit par le travail! » -Michel Chartrand

Roman: le vrai pouvoir?

Ça fait un moment que j’y pense. Le calcul en vaut la peine: j’ai écrit 650 billets sur ce blogue, d’une longueur moyenne d’à peu près 700 mots. Pas loin de 500 000 mots en tout. Combien de pages de roman est-ce que cela fait? Est-ce que j’utilise mon talent de la bonne façon?
En fait, j’aime bloguer parce que c’est facile. Ne me dites pas le contraire. Bloguer est la chose la plus facile après péter: quand la pression est trop forte, tu t’installes devant ton ordinateur et tu te laisses aller. Ça fait du bien et le résultat est assez rapide.
Parfois, par contre, ça demande un peu plus de temps pour des textes un peu plus fouillés et on reçoit même une certaine forme de reconnaissance pour la qualité produite. Mais est-ce assez?
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En fait, à mon avis, beaucoup de « lecteurs » ne lisent même pas mes textes. C’est vrai, et ne me mentez pas; je fais pareil quand je vais ailleurs: je lis en diagonale avant de laisser mon opinion. Le blogue constitue un média social où le sentiment d’appartenance à une communauté d’idées est souvent plus importante que le contenu lui-même. On peut s’identifier à un auteur en particulier (pourquoi pas moi?), mais on s’y identifie parce qu’on pense déjà comme lui. Bref, le blogue fédère des individus qui ont des idées semblables. En quelque sorte, c’est le royaume des freakos qui se sont enfin trouvés un chez-soi. Si tu dis tout seul chez toi que la Terre est plate, tu es un idiot, mais si tu le dis sur un blogue où des dizaines de personnes y commentent, tu es un héros. Allez comprendre.
En vérité, le blogue politique ne fait pas changer les idées de qui que ce soit. J’en ai fréquenté des blogues depuis une dizaine d’années, et pas un ne m’a fait changé profondément ma façon de voir le monde. Et je lis les commentaires laissés sur mon blogue et je réalise que je ne fais que renforcer les convictions de ceux qui pensent comme moi; je ne suis pas un agent de changement, mais bien un outil de renforcement positif pour ceux qui sont déjà sensibilisés à mes idées.
Alors, où est-il, la vrai pouvoir?
Et s’il était dans le roman?
Trois livres ont principalement façonné ma façon de voir les choses: « Les Misérables » de Victor Hugo, « Germinal » de Émile Zola et « Le meilleur des mondes » d’Aldus Huxley.
Le premier m’a appris qu’un homme peut changer. Tout le monde peut commettre des erreurs, voire des crimes, mais a le potentiel de se repentir et de faire le bien. C’est souvent la pauvreté qui engendre la criminalité et de s’acharner sur quelqu’un qui commet un crime et qui veut s’en repentir est contre-productif.
Le second m’a enseigné le pouvoir de la collectivité. Nous sommes davantage que la somme de nos petites misères quotidiennes et tant que nous percevons notre sort comme étranger à celui de notre voisin nous sommes vulnérables à l’exploitation. C’est grâce à l’union de nos forces que nous pouvons changer les choses.
Le troisième m’a expliqué le pouvoir d’un totalitarisme au visage souriant. Des gens en apparence libres et aux moeurs on-ne-peut plus libérées sont pourtant prisonniers de leurs passions et de leur condition. On peut avoir l’impression d’être libre parce qu’on fait des choix mais ces choix sont souvent conditionnés et prévisibles.
Beaucoup d’autres livres ont changé ma vie, mais ces trois-là ont eu un impact considérable sur ce que je suis. Évidemment, de nombreux textes journalistiques (dont ceux du Monde diplomatique, le meilleur journal au monde) ont modifié ma vision du monde, mais la plupart ont surtout contribué à renforcer des convictions qui ont été établies par des réflexions issues de romans qui ont su laisser une empreinte émotive et intellectuelle durables sur ma vie.
Voilà pourquoi je songe à moins bloguer et à utiliser mon énergie créatrice pour écrire un roman. Je crois que le réel changement s’y trouve. Le roman est le summum de la manipulation; on ne peut le survoler comme on survole un texte journalistique et un bon auteur arrive à faire passer toutes ses idées à travers la richesse de ses personnages. L’émotion qu’on y met peut créer une empreinte durable chez le lecteur et l’inciter à modifier sa vision du monde. On a tout le temps de bien se faire comprendre.
En somme, je réfléchis à la possibilité d’aller à la source. Je ne veux plus seulement constituer le renforcement positif d’une minorité de gens qui pensent comme moi mais être à l’origine d’un réel changement de valeurs. Je ne veux plus expliquer en détails pourquoi telle ou telle politique est un échec, mais je veux peut-être l’illustrer, non pas en m’y attaquant de front mais en confrontant les valeurs à la base de celle-ci. En illustrant le vécu d’un personnage qui représente la vivacité de ces valeurs.
Pour le moment, il ne s’agit que d’un projet. Je continue à lire mon livre aux deux semaines (vingt-cinq livres par année depuis vingt ans, ça commence à paraître!) et je continue de ruminer sur tout ça. Si jamais je devais décider de me lancer, cela signifierait que je délaisserais ce blogue afin de concentrer mes énergies dans un projet qui me permettrait d’espérer obtenir un revenu d’appoint pour mon art.
Car oui, au-delà de toutes les justifications, écrire est un art, que ce soit dans un roman ou un texte journalistique. Et si après une bouteille de vin et un cocktail bien alcoolisé j’arrive encore à faire un tantinet de sens ici, c’est sûrement parce que je maîtrise cet art. Pas encore assez (ce ne sera jamais assez), mais assez pour me donner le goût d’aller plus loin dans ma réflexion et d’anticiper une réorientation de mon énergie créatrice vers l’écriture d’un roman.
Au-delà de la logique implacable de plusieurs de mes textes, j’ai le goût de me laisser aller un peu, de donner une couleur et une substance à ce que j’écris.  De faire vivre le monde non plus seulement de manière rationnelle, mais bien émotionnellement.   Je sais que j’ai du talent pour écrire des textes journalistiques, mais ne je suis pas un chercheur dans l’âme; je suis un rêveur, un philosophe.  La matière première d’un journaliste est l’information, mais la mienne est la réflexion.  Et j’ai le goût d’y ajouter l’imagination.
Pardonnez-moi ce billet étrange.  Je suis vraiment pompidou, mais ces réflexions ne sont pas la conséquence de l’alcool mais bien la résultante de mois de réflexions.  Peut-être est-ce simplement la réduction des inhibitions engendrée par le nectar de Bacchus qui m’incite à en parler ici ce soir.
Tout comme Alex l’été dernier, j’en suis là aujourd’hui. Ah, et puis fuck, je vais faire comme lui et vous demandez ce que vous en pensez: Seriez-vous intéressés à me lire si j’écrivais de la fiction?
Pour vous mettre en appétit:

Mitch souleva un fin nuage de poussières lorsqu’il arrêta brusquement sa vieille Mercedes sur un chemin de terre n’ayant probablement pas vu de pluie depuis des semaines. L’église s’élevait à sa droite, indécente au centre d’une végétation jaunie par la sécheresse. Elle se dressait au milieu de nulle part, bordée de quelques rares habitations décrépies, triste festin pour les insectes et les animaux. S’il y en avait, car on n’entendait aucun bruit, aucune cigale se lamentant dans la chaleur écrasante de cette fin de canicule, aucun moineau voletant au gré des courants ascendants annonciateurs d’un changement de température, aucune âme qui vive. Le temps semblait figé dans une soupe laiteuse que même le soleil avait de la difficulté à percer.
L’église avait connu des jours meilleurs, mais semblait tout de même bien résister aux ravages du temps. Très vieille et à un seul clocher, l’édifice de pierre plus que centenaire arborait des plaques de bois aux hautes fenêtres qui avaient du, en des temps plus prospères, éclairer le visage de dizaines de fidèles buvant la parole du Seigneur. Le toit était rouillé mais intact, la porte avait été scellée à l’aide d’un gigantesque cadenas protégeant le lieu saint depuis au moins la seconde guerre mondiale.
Lieu saint, lieu saint… Était-ce encore le cas aujourd’hui? Mitch se frotta machinalement la nuque en contemplant l’édifice. « Quand faut y aller, faut y aller » lança-t-il à haute voix pour se donner du courage. Il claqua la portière, prit son sac à dos et s’approcha lentement de l’église, traînant ses vieilles bottes de cowboys dans la poussière. Avec sa barbe rousse d’une semaine, ses jeans bleus, son chandail à moitié déchiré et son large chapeau style Crocodile Dundee, il avait davantage l’air d’un aventurier dresseur de serpents venimeux que du webmestre qui était pourtant sa profession.
Si tout était à recommencer, répondrait-il au téléphone?

Je devrais vraiment lâcher l’alcool. Bonne nuit à tous!
p.s. Chaque fois que j’écris un billet plus personnel, je me demande si je perds de la crédibilité pour les billets plus sérieux. Je me dis: a-t-on envie de citer un mec qui se tape une bouteille de vin et du fort, qui raconte sa vie et qui après va se croiser les doigts pour pas être malade? Je ne pense pas me faire inviter à la radio pour ce billet-ci! Haha!

Le poids de la conscience

Se définir autrement que par ce qu’on fait, voilà qui va à contre-courant. Quand on se présente, on ne dit pas « je suis un citoyen qui aime le vélo et la nature », mais plutôt « je suis médecin » ou « je suis avocat ». La profession fait foi de tout. On encourage l’individualisme, le matérialisme à l’extrême et la conception de soi-même comme étant celle d’individus déconnectés de leur société, de simples accidents du hasard entre l’éjection d’un utérus et le crématorium. Ce monde est injuste pour ceux qui se conçoivent autrement.
Avoir conscience que le monde ne se résume pas à se propre petite personne n’est pas quelque chose qui est donné à tout le monde. Ça demande une force de caractère particulière, car il faut constamment ramer à contre-courant. Épuisant. Il faut faire face au flot rageur d’incompréhension d’une majorité d’individus pour qui aucune autre réalité ne peut exister. La politique? Des crosseurs. Dieu? Get real man. L’environnement? Pas dans ma cour. Mes voisins? Qui, eux, je ne les connais pas. C’est un peu comme l’allégorie de la caverne de Platon. Des individus attachés qui ne conçoivent le monde que comme le reflet d’ombres sur le mur de leur caverne vont rejeter la personne qui a pu sortir de la grotte et observer la réalité du monde. Juste l’idée qu’il pourrait y avoir « autre chose » que ce que perçoivent leurs sens semble hérétique.
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Pourtant, la vie ne se résume pas à soi-même. Avant, il y en avait d’autres, et après également. Concevoir la réalité comme étant la sienne et croire que tout ce qui suivra sa mort n’a pas d’importance est stupide, purement et simplement. On fait des enfants et on veut leur offrir un monde meilleur. Mais qu’en est-il des enfants de nos enfants? Et de leurs enfants ensuite? Si on a le désir d’avoir des enfants, c’est qu’on comprend que notre existence propre n’est que temporaire et que le fait d’assurer sa descendance est un petit pas vers l’éternité. On comprend que de considérer sa vie comme étant un vase clos se terminant à sa mort est un formidable pied-de-nez aux valeurs qu’on espère transmette à nos enfants et au monde futur que ceux-ci engendreront.
Malheureusement, j’ai souvent l’impression qu’une telle conscience constitue un poids trop lourd à porter. À quoi sert-il de vouloir protéger le français et les valeurs qui y sont rattachées quand tout le monde autour n’en a cure? Pourquoi respecter les limites de vitesse quand personne ne le fait? Pourquoi s’intéresser à la politique ou aux enjeux sociaux? Pourquoi être touché par la mort d’une personne à l’autre bout de la planète? Je suis francophile, je roule à la limite permise sur l’autoroute, je m’intéresse aux enjeux qui touchent notre monde. Je suis une anomalie. Et peut-être vous aussi, si vous me lisez. Entre anomalies, allez, un petit cri d’encouragement: « allons, nous sommes capables… »
Dans les faits, je me demande parfois s’il ne vaudrait pas mieux tout lâcher. Aimer Big Brother. Rejouer la même pièce d’échecs encore et encore comme le personnage à la fin du livre 1984. Reboire la même bière à chaque vendredi soir en parlant des mêmes stupidités. Travailler son 40 heures par semaine, prendre ses mêmes deux semaines de vacances aux mêmes places l’été et croire qu’on contribue à l’émancipation de la race humaine parce qu’on recycle son vieux deux litres de Pepsi. Vous savez: changer de poste quand il est question de politique, se questionner quant à savoir si la relation entre Brad Pitt et Angelina Jolie est au beau fixe, parler de la météo en disant des « y parait que », jeter ses papiers par la fenêtre de l’auto et rire du voisin qui les ramasse, sortir dans la rue avec une pancarte pour appuyer Maxime Landry à Star Académie, demander des baisses d’impôts parce que l’impôt « c’est du criss de vol », se moquer du jeune boutonneux qui travaille chez McDonald, faire un doigt d’honneur à un autre automobiliste, ne pas voter…
La belle vie.
À la limite, je la vivrais cette belle vie. Je serais libéré. Mais je vivrais dans le déni.
Qu’on le veuille ou non, toute notre société a été bâtie parce que des gens ont eu la conscience d’essayer de penser un meilleur vivre-ensemble. Sans cette coordination et ce désir d’adhérer à quelque chose de plus grand que soi-même, nous vivrions encore au Moyen-Âge ou dans un enfer anarchiste. Ce serait le chacun pour soi, et rien, absolument RIEN de ce sur quoi on se rabat aujourd’hui pour oublier les autres n’existerait. On en serait encore à l’époque des pierres et des lances et du mâle dominant qui tue son rival pour accoupler un maximum de femelles.
Si vraiment nous sommes humains, et si vraiment nous pouvons évoluer, il est indispensable d’avoir une certaine forme de conscience sociale. S’intéresser à la politique parce que c’est un devoir citoyen et que de cet exercice se produit le mieux-être de tous, par exemple. Jeter ses papiers à la poubelle pour ne pas que son quartier, sa ville ou sa planète ne soit une poubelle. Être fier de sa langue et de sa culture afin d’assurer la pérennité de ses valeurs. Respecter les limites de vitesse non pas par peur de la police, mais par désir d’une plus grande sécurité pour soi-même et pour ses concitoyens.
Vivre soi, mais avec les autres.
À mon sens, si nous avions un peu plus de conscience sociale, non seulement ce petit bout de planète serait un bien meilleur endroit, mais nous aurions peut-être un taux de fécondité dépassant les 1,7 enfants par femme et donnant le goût aux autres d’être assez fiers d’eux-mêmes – collectivement – pour donner la vie.
Car tant que la vie ne sera pour plusieurs qu’un ilot lumineux d’un succès factice entouré de dangers d’un monde auquel ils ne veulent pas vraiment appartenir, de quel genre d’avenir disposent ceux qui osent encore croire qu’une société est autre chose que la somme de l’égoïsme de ses individus?

Le blues de l’employé

La journée était longue, trop longue. Pourquoi diable permet-on aux entreprises d’ouvrir leurs portes le dimanche de Pâques jusqu’à l’heure de leur choix? A-t-on perdu une guerre? Vivons-nous au tiers-monde?

J’en étais à ces réflexions tout en accueillant des clients plutôt dérangeants, hier soir, soirée de Pâques. J’aurais voulu être avec ma famille, ou avec celle de ma copine, ou ailleurs, mais pas au travail à faire comme si c’était une journée normale, comme si tout allait bien. Non, ça n’allait pas.

À un moment donné, dans une société, il faut faire des choix. Ou bien on a des congés fériés, ou bien on n’en a pas. Les demi-mesures, ça ne donne rien. Ou bien on considère que Pâques est une fête qui n’a pas à être fêtée et on permet aux gens de vaquer à leurs occupations habituelles, ou bien on reconnaît le caractère particulier de la fête et on permet à un maximum de personnes de pouvoir en profiter.

Parce qu’en ce moment, il n’y a rien de pire que de voir tout le monde sur le party quand toi tu travailles de midi à 22h00 et que tu te fais chier pour un salaire très moyen.

Ça ne serait pas si compliqué que ça d’établir des règles permettant d’améliorer la vie des familles. On pourrait, par exemple, interdire l’ouverture de tout commerce non-essentiel, c’est-à-dire à peu près tous les commerces sauf les stations-services et les dépanneurs. Et dans les commerces ouverts, on devrait établir une durée maximum de temps pouvant être travaillé par chaque employé, par exemple cinq heures. Cela permettrait à chacun de pouvoir profiter de Pâques, que ce soit par un brunch ou un souper de famille.

Sauf que ça demande de la conviction; ça demande de la volonté politique. Ça demande de brasser la cage un peu aux mauvais employeurs qui forcent leurs employés à sacrifier leur vie de famille pour vendre un tas de cossins inutiles.

En attendant, j’ai pris une décision: je boycotte toute forme de commerce le jour de Pâques à l’avenir. Je fais mes provisions à l’avance, et je me dis que si tout le monde faisait comme moi, on pourrait peut-être offrir un semblant de vie de famille normale à des employés exploités.